arie-Mireille lâcha prise et disparut en silence dans les profondeurs du gouffre pendant que Jean hissait Brendy sur le rebord.

— Mon dieu, c’est horrible ! dit la Perpignanaise.
— Oui, renchérit PétuniaLove, vous avez vu ça ? On n’a plus de réseau ! Le séisme a dû péter les antennes relais.

La terre ne tremblait plus, à présent. La colère catastrophique de la nature s’était apaisée, comme si le sacrifice de Marie-Mireille l’avait rassasiée. Le soleil disparut sous l’horizon et toute la scène se teinta d’une lueur rouge sang.

La zone pavillonnaire n’était plus qu’un tas d’éboulis parcourus de béances noires, un paysage aussi triste et désolé qu’Aurélien Tchouaméni après son tir au but manqué contre l’Argentine. Dans les cuisines éventrées, dans les jardins détruits, les animaux domestiques en avaient déjà marre de pleurer leurs maîtres et maîtresses et entreprenaient de les bouffer, des caniches boulottant les cuisses de riches agentes immobilières, des labradors mastiquant le ventre graisseux de fonctionnaires de catégorie A, payés à jouer au démineur sur Windows XP.

Une larme glissa sur la joue de Jean, dont le regard se perdait dans les ténèbres de la faille. Brendy posa sa main sur son épaule musculeuse. Dans les feux du crépuscule, abattu par la tristesse, il n’en était que plus désirable.

— Une mère de perdue, dix de retrouvées, dit Brendy.
— Hein ?
— Non, rien, désolée. Je sais jamais trop quoi dire dans ce genre de situation. C’est pas évident.

Le moteur du C15 ronfla. Dominique le manœuvra jusqu’à un endroit relativement plane, serra le frein à main et s’installa pour la nuit. Les autres l’imitèrent, tout en sachant qu’il leur serait difficile de trouver le sommeil après autant d’événements traumatiques.

La nuit tomba, les grillons se mirent à striduler, les chouettes à hululer et les habitants du lotissement à gémir sous les débris, en un concert que Jean trouva terrible et magnifique, car la nature est ainsi. Il sombra dans le sommeil.

Brendy le regarda dormir plusieurs heures, dans l’infime luminosité lunaire, n’en revenant pas que cette si belle créature lui ait sauvé la vie tout en sacrifiant celle de sa propre mère, qui certes, était Mélenchoniste, mais quand même.

Minute après minute, elle se rapprocha de lui, pour mieux voir son visage angélique, pour mieux entendre le souffle discret qui s’échappait d’entre ses lèvres appétissantes. Elle posa sa main sur sa tête, sentit la douceur de ses cheveux soyeux, et commença à lui caresser avec tendresse, tandis qu’ un frisson chaud montait en elle. Durant ces minutes suspendues, plus rien n’avait d’importance, ni l’absence de majorité du RN à l’Assemblée, ni la double destruction du pays, ni l’annulation probable du cycle de conférences de Michel Onfray sur le thème « Peut-on aimer la France et haïr tous ses habitants sauf moi ? ».

Brendy abaissa son visage, sa bouche à quelques centimètres de la bouche de Jean. Ça lui tordait les cervicales mais le jeu en valait la chandelle. Elle se pencha un peu plus. Elle pouvait maintenant sentir l’haleine végétale du jeune homme. Elle ferma les yeux, et, soudain, une lueur bleutée la fit sursauter.

— Tu devrais pas faire ça, dit PétuniaLove, qui braquait son téléphone sur elle.
— Mais, heu, je fais rien, murmura Brendy. Je regardais juste s’il avait pas un grain de beauté asymétrique. Faut se méfier de ces trucs-là.
— Ouais, c’est ça. Alors soit t’es démarto, soit t’es victime du syndrome du prince charmant. Mais je t’assure que c’est pas ok. Embrasser quelqu’un qui dort, c’est pas romantique, c’est une agression sexuelle. Le consentement, ça te parle ?
— Oh, vous faites chier, les wokes. On peut plus rien dire, on peut plus rien faire !

Jean remua dans son sommeil.

— Hein ? Quoi ? marmonna-t-il.

Brendy lui passa la main sur le front.

— C’est rien, Jean, rendormez-vous, dit-elle.

Mais Jean émettait déjà un doux ronflement. PétuniaLove attendit que Brendy s’éloigne de lui avant d’éteindre l’écran de son portable et de se retourner sur son siège. Elle s’endormit à son tour, bientôt imitée par Brendy, qui croisait fort les doigts pour faire un rêve érotique bien salace. Au lieu de ça, elle fit un terrible cauchemar, dans lequel la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris se changeait en bulletin de propagande woke de quatre heures, bourré d’images blasphématoires, de « Français issus de l’immigration », de drag queens débridées, d’insultes à la monarchie et, pire que tout, de Juliette Armanet reprenant du John Lennon. Brendy se réveilla en sueur, haletante, choquée, mais soulagée que ce ne fut qu’un mauvais rêve. Pourtant, une terreur s’empara à nouveau d’elle quand elle remarqua qu’un individu basané tournait autour du C15.