
près avoir ouvert une dizaine de boîtes de conserve qui dégageaient à peu près la même odeur que la tenue d’académicien d’Alain Finkielkraut, Marie-Mireille finit par reconnaître que son stock de survie n’était peut-être pas comestible et qu’il allait falloir trouver un autre moyen de se nourrir.
Dans le lotissement désespérément anodin, des enfants jouaient au foot au milieu de la rue, des quadragénaires bedonnants tondaient leur pelouse calcinée et les effluves de viande grillée aux herbes de Provence indiquaient l’organisation d’un barbecue tout proche, à moins que ce ne soit la senteur d’une famille varoise en train de se consumer. Le quotidien estival n’était en rien affecté par les dégâts causés par la pluie de météorites.
Blottie dans un transat orange fluo, une femme d’une trentaine d’années prenait un immense plaisir en lisant Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea, un morceau de roche de la taille d’un melon incrusté dans son crâne, son cerveau coulant sur son épaule, le visage couvert de sang coagulé. Elle saisit son téléphone et commença à rédiger une critique dithyrambique sur Babelio.
Plus loin, Marie-Mireille repéra un couple qui déchargeait le coffre de sa Nissan Qashqai, dont les quatre pneus étaient crevés.
— Ils ont de quoi nourrir un régiment, dit-elle en armant son Glock 23. On va leur apprendre le concept de répartition des richesses.
Le petit groupe se dirigea vers les Moulinois et les aborda avec un sourire moyennement naturel. Sous la menace des armes, ils acceptèrent volontiers de partager leur nourriture avec les voyageurs, épiés depuis le fond du jardin par un adolescent d’une quinzaine d’années.
— C’est votre fils ? demanda Brendy. Ou votre fille ?
— Heu… répondit la mère. Attendez voir. On est quel jour ?
— Jeudi, fit Jean.
— Oui, le jeudi, c’est ma fille. Franchement, je m’y perds.
— C’est relativement carrément transphobe ce que vous dites, intervint PétuniaLove.
— Ouais, j’aimerais bien vous y voir, vous, renchérit le père. Avoir un enfant gender fluid bi-quotidien, c’est pas si facile.
— C’est quoi, ce truc ? demanda Brendy.
— Bah notre enfant, dit la mère, est une fille ou un garçon, un jour sur deux. Je vous explique pas le bordel avec les lessives.
— Et la période de transition, vers 22 heures, c’est pas évident, non plus, ajouta le père. Et bien sûr, la détransition, le lendemain. Je vous fais pas de dessin. En plus, ils sont très sensibles, tous les deux.
Soudain, des cris larmoyants éclatèrent derrière la maison.
— Non, c’est pas vrai, fit la mère, consternée. Je suis sûr que le voisin vient encore de mégenrer mon fils… heu, ma fille ! Oh, et puis merde… Ethan !
Elle partit en courant tandis que les pleurs redoublaient et que Marie-Mireille chargeait les bras de Dominique de victuailles pour le repas du soir.
