
es paysages calcinés succédèrent aux visions de dévastation, dans une France que rien ne semblait épargner depuis la dissolution de l’Assemblée nationale. Le soleil frappait fort, obligeant les passagers du C15 sans toit à se confectionner des ombrelles de fortune avec tout ce qu’ils trouvaient. Marie-Mireille avait emporté une pile de programmes du Nouveau Front Populaire, pour éventuellement tracter sur le chemin, mais ils étaient beaucoup trop minces pour protéger du soleil et il fallut utiliser d’autres matériaux. Heureusement, à proximité de Decize, un cirque avait été pulvérisé par une météorite et après s’être assuré qu’aucun intermittent du spectacle revenu à l’état sauvage ne rôdait dans les parages, Jean récupéra un large lambeau de bâche jaune et rouge, qu’il tendit au-dessus de l’utilitaire.
À l’avant du véhicule, Dominique et PétuniaLove n’en profitaient pas, mais ça ne dérangeait pas l’influenceuse, qui se badigeonnait de crème solaire sponsorisée et produisait à la chaîne des stories en vantant les mérites, tout en souhaitant secrètement de ne pas cramer avant la fin du voyage.
Souvent, des cratères dans la chaussée obligeaient à de longs détours, à travers les champs et les bois, au milieu desquels Dominique zigzaguait avec aisance comme si tout était normal. Les coins d’ombre, ménagés par des bâtiments écroulés, ou la proximité de cours d’eau, étaient l’occasion de pauses pendant lesquelles les voyageurs se désaltéraient.
Brendy et Jean buvaient à la même gourde, et leurs doigts se frôlaient quand ils se la passaient avec un sourire complice. Chaque fois qu’elle repérait leur petit manège, Marie-Mireille intervenait et arrachait le récipient des mains de son fils en grognant :
— Allez, Roméo, on y retourne !
Pour tromper l’ennui, PétuniaLove essaya de proposer des jeux mais ses tentatives se heurtèrent à la mauvaise volonté des passagers.
— On pourrait jouer à « ni oui, ni non » !
— Non, dit Dominique.
Puis elle se demanda quel genre de musique pourrait plaire à une équipe aussi paradoxalement hétéroclite et lança Rehab, d’Amy Winehouse, sur son enceinte Bluetooth.
Marie-Mireille fit la grimace.
— Vous aimez pas ? demanda PétuniaLove.
— Bah, dit Marie-Mireille. Amy Winehouse, avec sa voix grave de caneton fumeur de Gauloise sans filtre, c’est un peu la Patricia Kaas britannique. Son seul génie, c’est d’être morte à temps. Sinon, aujourd’hui, tu la verrais en mini-concert dans la galerie marchande du Auchan de Mâcon.
PétuniaLove se renfrogna et, sans musique, ils mirent toute la journée à rallier Moulins, dont le panorama éventré apparut dans les ombres longues du soleil couchant. Plutôt que de tenter une traversée hasardeuse de l’agglomération chiraquienne, ils entreprirent de contourner la ville et se retrouvèrent dans une zone pavillonnaire, trouée d’impacts de météores et de piscines idiotes.
— Regardez-moi ça, grinça Marie-Mireille. Toute cette saloperie de classe moyenne se paie des jardins, des dépendances, des 4x4, des quads, et après ils viennent chialer parce qu’ils peuvent pas boucler leurs fins de mois. Je te taxerai ça à 90%, moi !
— Si on ne donnait pas autant d’aides sociales aux profiteurs du système, on n’aurait pas besoin de taxer, rétorqua Brendy.
Jean intercepta in extremis la boîte de conserve que sa mère venait de jeter à la gueule de la Perpignanaise.
— Oh ! dit-il, pour changer de sujet. Ces haricots verts sont périmés depuis avril 2012.
— Les Verts sont périmés depuis bien plus longtemps, dit Marie-Mireille.
Un silence lourd de sens s’installa à l’arrière du véhicule tandis qu’à l’avant, Dominique cherchait un endroit calme et sûr pour se garer et que PétuniaLove répondait en direct à ses followereuses sur le thème : « en cas de fin du monde, peut-on exceptionnellement remettre nos jeans taille basse ? »
