e périple se poursuivit dans les rues défoncées de Broutigny, qu’il était nécessaire de traverser avant de grimper jusqu’à la pépinière Pépin.

Jean avait raison : les Broutigniens étaient de nature fataliste et ne se laissaient pas abattre, même par une fonte des neiges accélérée suivie d’une pluie de météores. Ainsi, dans le petit village décoré mais partiellement détruit, la vie semblait ne pas s’être arrêtée et les festivités de Noël s’organisaient. Les rennes lumineux détériorés clignotaient en envoyant des gerbes d’étincelles, des sapins terminaient de se consumer, leurs décorations fondues coulant au sol en flaques rouges et blanches, tandis que plusieurs commerces aux façades éventrées continuaient à accueillir leurs clients, comme si de rien n’était.

Dominique, Brendy, Jean et PétuniaLove passèrent devant un petit immeuble de trois étages dont la moitié s’était effondrée, ce qui n’empêchait pas le salon de coiffure, L’imparfait du subjonc’TIFF, au rez-de-chaussée, de fonctionner, le personnel sautillant par le dessus le trou béant au milieu de la pièce. Deux femmes d’une soixantaine d’années, la tête enrubannée de papier d’aluminium, lisaient des magazines people en attendant que leurs cheveux prennent les couleurs bariolées de l’Assemblée nationale.

— T’as vu ? demanda l’une d’elle, Mona Cholet sort avec Frédéric Beigbeder.
— Oui, c’est fou, répondit l’autre.
— Et Nicolas Mathieu s’est encore tapé une tête couronnée !
— Ah bon, qui ça ?
— Le prince de Sardaigne.
— N’importe quoi, c’est impossible. La Sardaigne, c’est pas une principauté.

Le C15 sortit du village, et Jean ne remarqua même pas l’étendue des dégâts, obnubilé par Brendy et par la danse de l’une de ses mèches, voletant autour de sa mignonne oreille. Ils s’engagèrent sur la pente bordée de conifères et atteignirent la demeure des Pépin, mère et fils, protégée par une haute double-porte et un mur d’enceinte barbelé que la calamité n’avait pas affectés. Jean actionna une sorte de télécommande et le portail s’ouvrit, révéla trois corps de ferme partiellement détruits bordant une cour en terre battue criblée de trous fumants. Jean bondit hors du véhicule, mettant en branle sa musculature fessière, ce qui coupa temporairement le souffle de Brendy.

— Maman ! cria le jeune homme. Ne tire pas !

Devant un tas de nordmann, on vit alors apparaître, comme par magie, une femme approchant la cinquantaine, les cheveux poivre et sel, habillée en tenue kaki, des branches fixées à ses habits en guise de camouflage, et tenant en main un fusil, kaki lui aussi, équipé d’une lunette de visée.

— Qu’est-ce que je t’avais dit, Jean ? demanda Marie-Mireille. Les législatives, et maintenant ça ! Tu vois qu’on a bien fait de s’entraîner à la lutte finale pendant toutes ces années. La France est en train d’être détruite par ces salauds de racistes impérialistes !

Jean grimaça et s’approcha, gêné, de sa mère, en se demandant comment il allait pouvoir la faire taire. Derrière lui, Brendy, PétuniaLove et Dominique descendaient du C15.

— Maman, argumenta Jean. C’était une pluie de météorites. C’est quand même pas de la faute de Macron ou du Rassemblement national.
— Le Rassemblement national socialiste, tu veux dire ! Le RN c’est des nazis, Et Macron aussi, c’est un nazi !

Jean se força à rire, pour désamorcer la situation et tenter de faire croire que sa mère plaisantait.

— Ahah, mais non, voyons, maman. Tu sais bien que Macron soutient Israël.
— Israël, c’est des nazis !
— Hum, hi hi, qu’est-ce qu’on rigole. Tu accumules les points Godwin, dis donc.
— Godwin, c’est un nazi ! éructa Marie Mireille.

Jean grimaça et remit à plus tard l’idée de présenter Brendy à sa mère. Pour l’instant, c’était pas gagné gagné.