
a locomotive entama son freinage, le conducteur, ravi, faisant coucou par la fenêtre ouverte, sans remarquer qu’au-dessus de sa tête, le ciel s’était zébré de traînées enflammées et fumeuses, que des boules de feu fonçaient à toute allure vers le sol, et que l’une d’elles, en particulier, semblait l’avoir pris pour cible.
La météorite s’écrasa en plein sur la motrice, qui vola en mille morceaux incandescents et métalliques, changeant la voie ferrée, ses alentours et une partie de la gare en une fournaise cataclysmique.
— Sérieux ? s’offusqua Brendy.
Mais ce n’était que le début. D’autres météorites tombèrent, faisant trembler le sol, le souffle des impacts faisant s’écrouler les bâtiments et propulsant dans les airs les stagiaires de la SNCF, déchiquetés mais toujours serviables, sourires aux lèvres, les bras, s’il leur en restait, chargés de plateaux repas. Une roche spatiale s’écrasa sur le hall d’entrée, une autre sur la route, une autre encore sur le parking. Cette dernière réduisit en miettes brûlantes une camionnette de la commune censée apporter les services publics dans les zones rurales après la fermeture de tous les bureaux de poste, de toutes les mairies et de toutes les annexes de préfecture parce que y’en a marre des impôts, merde, on n’est pas des vaches à lait. Les formulaires de renouvellement de carte d’identité flambèrent aussi vite que le fonctionnaire d’astreinte.
La position en surplomb de la gare offrait une vue magnifique sur toute la vallée, ses forêts et ses prés bocagés, et le spectacle de destruction qui faisait rage n’en était que plus impressionnant. Des centaines de projectiles fendaient l’air et pulvérisaient tout ce qui se trouvait à leur point d’impact, sans discernement ni logique, avec le même absurde aveuglement que l’algorithme de Parcoursup’, laissant certaines zones du paysage épargnées, d’autres ravagées, certaines vies broyées, d’autres miraculeusement indemnes, sans raison, sans justice.
Ce que Brendy, Jean, PétuniaLove et Dominique ignoraient, c’était que la même désolation était en train de s’abattre sur l’ensemble du territoire, transformant la France en un gruyère apocalyptique, ce qui était plutôt ironique pour un pays qui se targuait de produire plus de milles fromages, mais justement pas de gruyère.
Une nouvelle explosion retentit, toute proche, dont la violence fit se jeter au sol nos héros, héroïnes et notre héron-sait-pas-trop-pour-l’instant. Le goudron et le métal des véhicules se changèrent en autant de missiles meurtriers expulsés dans toutes les directions à des vitesses inouïes. Les débris retombèrent en une pluie enflammée que Jean trouva terrible mais magnifique, parce que la nature est ainsi.
— Non ! hurla Dominique.
Mais si.
Comme Louis XV, le C15 avait été littéralement décapité, bien que la comparaison soit tirée par les cheveux, on le concède, car Louis XV, bien sûr, n’a pas été décapité et s’est contenté de mourir à Versailles de la variole. Mais c’est le charme et l’inconvénient d’un feuilleton, dont on ne peut pas corriger les épisodes déjà publiés, ce qui aurait permis, par exemple, d’écrire que Dominique conduisait une R16 et se payer ainsi une bonne blague avec Louis XVI. Le fait est que le résultat était le même : le toit du C15 avait disparu, découpé avec précision sur toute sa longueur, comme si un voisin mécontent s’y était attaqué à la scie circulaire pour se venger du bruit de la débroussailleuse le dimanche à 14h55 au lieu de 15h00 comme c’est marqué dans le livret de la copropriété.
C’était le chaos, le sang et les larmes. La pluie de météores faiblit petit à petit. Dominique était à genoux, les bras tendus vers le ciel furieux, hurlant sa douleur, Brendy piétinait en maudissant tous les dieux de ne pas pouvoir rentrer à Perpignan avant la fin du monde, Jean se lamentait de voir tous ces arbres détruits, et PétuniaLove gémissait, accroupie contre un bout de Twingo vert pomme, les bras enroulés autour de ses jambes, agitée de soubresauts et sanglotant sur son sort relativement indéniablement traumatique.
Il y eut encore quelques explosions avant que les cieux ne retrouvent leur limpidité bleutée, seulement perturbée par des volutes évanescentes, ici et là.
Dominique, Brendy, Jean et PétuniaLove reprirent leurs esprits et se rapprochèrent les uns des autres pour constater l’étendue du désastre. Le Morvan était ravagé, ce qui n’était pas si grave puisque, de toute manière, c’était ce qui allait lui arriver un jour ou l’autre, à cause des coupes rases et de la bétonisation dérogatoire. Ce qui était inquiétant, en revanche, c’était l’état de la gare et du malheureux train express régional, réduits à un tas de bouts de ferrailles et de caillasses chaudes.
— La voie ferrée est relativement défoncée, dit PétuniaLove. Le train est en charpie. Comment on va faire pour rentrer chez nous ?
— Peut-être qu’on pourrait virer les Arabes de France ? proposa Brendy.
— Mais non, Brendy, intervint Jean. On ne peut pas résoudre tous les problèmes en virant les Arabes de France, voyons.
— On en sait rien, on n’a jamais essayé !
