
rivé de son baiser d’adieu à trois reprises, Jean n’eut d’autre choix que d’accompagner Brendy à la gare. Il était donc assis à contre-cœur et à l’arrière du C15 diesel de Dominique, qui polluait à peu près autant que la Chine, et dans lequel PétuniaLove s’était elle-aussi invitée, lapant ses plaies comme un chat blessé, sur les conseils d’une vidéo TikTok qui prétendait que la salive faisait cicatriser plus vite. Ou bien était-ce l’urine ? Elle ne s’en souvenait plus, et ne parvenait pas à retrouver cette foutue vidéo dans le flot ininterrompu de gens qui tombent, de profs de CrossFit qui braillent, d’adolescentes à moitié à poil et de comiques néo-nazis, tout ça constituant l’essentiel de la production audiovisuelle de la plateforme chinoise, laquelle polluait autant que le C15 de Dominique. Dans le doute, PétuniaLove avait donc opté pour la salive, ce qui était plus sûr et obligeait à moins de contorsions.
Le trajet parut bien plus court que les fois précédentes, peut-être parce qu’il était effectivement plus court. La route, débarrassée de la neige et de la glace, était redevenue praticable. Dominique aurait pu la parcourir les yeux fermés et les mains liées dans le dos, comme Rachida Dati dans la boutique Longchamp de la rue de Sèvres.
— Ils ont dit quelques heures, lança Brendy en lisant à nouveau le message d’alerte. Quelques heures, c’est deux heures, c’est dix heures, c’est vingt heures. J’aurais peut-être le temps de rentrer chez moi.
Jean fit semblant de ne pas entendre et regarda ses pieds en grommelant, mais pas trop fort.
Dominique se gara sur le parking, dont les emplacements majoritairement relativement rectangulaires étaient à nouveau visibles. Il faisait chaud. L’air était gorgé de l’humidité créée par les milliers de tonnes de neige en fusion (oui, ça se dit pour un truc qui fond). Tout le monde descendit de l’utilitaire et regarda machinalement le ciel, comme pour vérifier que la calamité annoncée n’était pas tout à fait pour maintenant.
— Oh ! Des grues ! s’extasia Jean en voyant passer les volatiles, dont la formation dessinait trois « V » sur la voûte bleue. À cette époque, c’est bizarre. Normalement, elles migrent plus tôt, ou plus tard.
— Comment ça, elles migrent ? demanda Brendy.
— Bah ce sont des oiseaux migrateurs.
— Des oiseaux migrateurs ? s’offusqua Brendy. Vous appelez ça comme ça ? C’est vraiment typique de la bienpensance. Plus personne est capable d’appeler un chat un chat.
— C’est pas des chats, c’est des oiseaux.
— Oh, ça va, je suis pas idiote ! Alors maintenant, on dit plus « oiseaux migrants », on dit « oiseaux migrateurs » ? Non mais ouvrez les yeux, Jean. Vous avez vu combien elles sont ? Elles passent au-dessus des frontières, elles en ont rien à foutre de Schengen, de Maastricht, de l’Europe. Elles veulent traverser la Méditerranée, et elles le font ! Et tout le monde s’en fout de ce flux migratoire complètement hors de contrôle ! Hors de contrôle !
— Sauf qu’elles restent pas, essaya d’argumenter Jean. Les espèces migratrices se déplacent à certaines périodes de l’année. Elles se reproduisent dans les pays scandinaves et elles passent l’hiver en Afrique du Nord.
Brendy faillit défaillir.
— Carrément, lança-t-elle. Alors que je comprenne bien. Ces volatiles, là, ils appartiennent à la communauté des oiseaux du voyage ?
Pendant que Jean réfléchissait à une réponse vaguement cohérente, un ronronnement enfla dans le lointain, jusqu’à attirer l’attention du petit groupe. Le train arrivait. Et pour marquer l’importance de l’événement, le conducteur s’amusa à klaxonner, ce qui permit à Jean de se tirer d’affaire.
— Vous savez que le klaxon d’un train est bitonal ? dit-il.
— Bite au quoi ? demanda Brendy car elle avait mal entendu.
En effet, un bruit assourdissant commençait à gronder dans le ciel.
