ean émergea quelques heures plus tard, groggy mais en bien meilleure forme que la veille. Le ratafia avait nettoyé ses plaies et désintégré toute forme de virus malins et de bactéries pas fines, consumant au passage quelques neurones et cellules nerveuses, mais, comme disait Jacqueline quand elle glissait des pains de C-4 dans les trous de taupe de son jardin : « on a rien sans rien ».

Attiré par des voix familières, le jeune pépiniériste traversa le hall vide, ébloui par la lumière éclatante, et sortit par la porte d’entrée, ou de sortie, si vous préférez, de toute manière c’est la même. Dehors, il fut stupéfait par le spectacle. Le soleil brillait dans un ciel bleu limpide et la chaleur faisait fondre à grande vitesse le manteau neigeux et les congères, desquelles s’échappaient de petits ruisseaux cristallins dans un glouglou qui faisait penser aux gargarismes de Laurent Wauquiez quand il parle de l’élection présidentielle de 2027.

Jean repéra immédiatement Brendy, assise sur un banc de bois que la fonte avait révélé. Elle portait des lunettes de soleil, un débardeur bleu clair et un bermuda, tandis que ses cheveux étaient relevés et attachés à l’aide d’un chouchou doré serti de faux diamants en plastoque. Elle penchait la tête en arrière, appuyée sur ses bras derrière elle, dans la position des vacanciers en quête de bronzage ou d’un élu RN dans un fauteuil du parlement européen.

Visiblement, il n’y avait personne dans le coin, que Jacqueline qui passait le balai sur la terrasse et Dominique qui se tenait près de son véhicule utilitaire, toujours immobile, toujours serviable, toujours binaire.

— Regardez qui voilà ! cria la tenancière à la cantonaise (qui était une sorte de cantonade, traditionnelle du nord de la Bourgogne et du sud de la Chine).

Brendy se redressa, fit glisser ses lunettes sur le bout de son nez trognon et adressa à Jean un sourire mielleux, auquel le jeune homme répondit par un haussement d’épaules taquin, l’air de dire « me revoilà, j’ai survécu, tu ne te débarrasseras pas de moi aussi facilement, reprenons notre conversation et trouvons vite des prénoms pour nos futurs enfants », ou quelque chose comme ça.

Jacqueline s’approcha de Jean et lui saisit le bras.

— Elle a tenu à attendre que tu sois réveillé avant de partir, chuchota-t-elle. L’appli de la SNCF dit que le trafic reprendra bientôt.

Jean rejoignit Brendy près du banc. Il manqua de tourner de l’œil en constatant que la couleur rosée des flaques parsemant le paysage n’était pas due à un effet d’optique mais à un mélange de neige fondue et d’hémoglobine de bête sauvage.

— Je suis désolée, dit Brendy. Je sais que vous aimiez ces animaux, mais je crois qu’ils ont préféré s’entre-tuer plutôt que d’unir leurs forces.
— Les partis animalistes ont même problème, dit Jean.
— La droite souverainiste aussi, renchérit Brendy.

Et leurs mains se joignirent, et ils se sourirent, heureux de s’être trouvé un point commun.

— Alors vous partez ? demanda Jean, le regard plongé dans celui de la journaliste comme dans un jacuzzi confortable de l’Aquaboulevard, qui vous fait tout oublier, même le coût environnemental de sa consommation en eau et en électricité, ainsi que la facture du dermato qui suit immanquablement.

— J’ai une longue route, répondit Brendy. Enfin, un long rail, je sais pas trop comment on dit pour le train.

Elle sentit les mains de Jean qui serraient les siennes un peu plus fort. Elle se rapprocha de lui, jusqu’à se coller à sa combinaison lacérée. Elle sentit son torse robuste, ses cuisses fermes. Leurs yeux se fermèrent, leurs lèvres se rapprochèrent, mais tout à coup, Brendy poussa un cri.

Jean rouvrit les yeux et se trouva nez à nez avec un rapace gris, dont les serres s’étaient refermées sur le chouchou brillant de Brendy. Celle-ci se débattait, les cheveux en bataille, et donnait des coups à l’animal, qui ne lâcha prise qu’après avoir dérobé le chouchou pour l’emporter au loin en émettant des crissements stridents.

— Oh, un faucon pèlerin ! s’émut Jean. C’est si rare, en Bourgogne.

Brendy se recoiffa comme elle put, sentit qu’un peu de sang coulait de son crâne, mais jugea qu’il était hors de question de perdre plus de temps à se faire soigner. Par conséquent, elle attrapa Jean par la taille, l’attira à lui, et reprit là où ils s’étaient arrêtés. Leurs lèvres se rapprochèrent, leurs yeux se fermèrent et, sans qu’ils puissent le contrôler, leurs deux corps furent saisis d’un frisson. Ils tremblaient de concert, mais étrangement, ils tremblaient par intermittence. Ils s’écartèrent l’un de l’autre et constatèrent qu’en fait, c’était leurs téléphones respectifs qui vibraient au même moment. Agacés mais curieux, ils consultèrent simultanément le message qui venait d’arriver. Il était identique.

ALERTE COLLISION
CECI EST UN MESSAGE DU MINISTERE DE LA DEFENSE
NOTRE PLANETE VA TRAVERSER, DANS LES PROCHAINES HEURES, UN CHAMP D’ASTEROÏDES MASSIFS. UNE MAJORITE D’ENTRE EUX NE SERONT PAS DETRUITS PAR L’ATMOSPHERE ET S’ECRASERONT SUR TERRE. NOUS DEMANDONS A TOUTE PERSONNE DE SE RENDRE IMMEDIATEMENT DANS UN ABRI SECURISE (CAVE, SOUS-SOL, BUNKER)

— C’est sûrement une fake news, dit Jean.
— Dominique ! cria Brendy. Maintenant, ça suffit, au volant, on décolle !
— Oui, dit Dominique.

Puis elle se tourna vers Jean, ses mains liées aux siennes comme Bernard Cazeneuve à l’économie de marchés.

— Jean, fit-elle. J’espère que nous nous reverrons bientôt.

À nouveau, leurs yeux se fermèrent, leurs lèvres se rapprochèrent, mais merde, c’est pas vrai ! un nouveau cri les interrompit.

— Attendez !

La voix fluette venait de la lisière de la forêt. Émergeant d’un buisson de ronces, le corps chétif et martyrisé de PétuniaLove, perche à selfie à la main, machette dans l’autre, tituba jusqu’à la route. L’influenceuse semblait revenir d’un camp de prisonniers en Lybie. Elle avait le regard de ceux qui ont vu leur fin arriver et qui lui ont dit d’aller plutôt se faire mettre parce que not today, my dear, oh no, not today ! C’était d’ailleurs ce que répétait la jeune femme à ses followers, connectés au live toujours en cours.

Et tandis qu’elle rejoignait le C15, essuyant de sa manche les déjections qui maculaient son visage, PétuniaLove cracha par terre un mollard brunâtre composé de sang et de morve. Enfin, elle grimpa à l’arrière de la camionnette, et avant d’interrompre son émission, adressa un dernier clin d’œil à son téléphone en disant :

— À suivre.