a nuit fut longue et pénible mais tout de même moins longue et moins pénible qu’un discours post-électoral de Jean-Luc Mélenchon.

Jacqueline avait réuni tout le monde dans le hall et barricadé portes et fenêtres, dont elle surveillait régulièrement la solidité. Çà et là, des bougies rouges avaient été allumées afin que l’éclairage électrique n’attire pas plus de bêtes sauvages. Il ne restait plus que les deux Russes dans l’établissement. Jacqueline se réjouit en découvrant qu’ils se baladaient avec un véritable arsenal, qui serait bien utile si jamais un fauve ou un stagiaire de seconde parvenait à entrer. En effet, les coups de griffes, de crocs et de double-décimètres sur les portes et les volets ne s’arrêtaient jamais, pas plus que le hurlement du vent, s’engouffrant dans le conduit de cheminée, et qui glaçait le sang, tant il ressemblait au refrain d’une chanson de Zaho de Sagazan.

Brendy regardait la cire rosée couler lascivement le long des cierges dressés. Jean était endormi et bien que sa fièvre fût tombée, il n’en dégageait pas moins une odeur enivrante de transpiration. Pourtant, une chose tracassait la journaliste.

— Dites-moi, demanda-t-elle à Jacqueline. Quand vous disiez que Jean n’aimait pas vos trophées de chasse, c’est parce que c’est un garçon sensible, c’est ça ?

Jacqueline afficha une grimace qui la fit ressembler à Alain Duhamel à qui on annonce la dissolution de l’Assemblée nationale.

— Ça, oui, on peut le dire. Le gosse supporte pas qu’on tue un animal.

Brendy tressaillit.

— Comment ça ? Il est quand même pas végétarien.
— Pire ! Végan !

En entendant ce mot, Brendy visualisa immédiatement une mégabassine prise d’assaut par une horde de militants hirsutes, vêtus de ponchos péruviens et arborant des dreadlocks aussi dégueulasses que leurs idées prétendument progressistes. Elle s’inquiéta :
— Me dites pas qu’il est musulman, aussi ?
— Non, quand même pas, le pauvre.

Cette maigre consolation permit à Brendy de se décontracter un peu. Elle pensa aux animaux d’élevage, aux oies qu’on gavait dans les fermes du Sud-Ouest, aux cochons qu’on trucidait dans les abattoirs. Elle ignorait si elle serait capable d’arrêter d’en manger, mais, par amour, elle savait qu’elle pourrait compatir à la douleur de celui que cela choquait. C’était déjà pas mal, non ? Jacqueline la sortit de sa rêverie.

— Si vous voulez mon avis, c’est à cause de sa mère. Nous, on est des gens bien, ici. On vote à droite, et tout. Y’a que chez Marie-Mireille qu’il a pu trouver ces idées saugrenues. Ou alors il regardait Quotidien sur TMC…

Soudain, Jean s’agita,se redressa sur la banquette, ouvrit de grands yeux terrifiés, et cria :
— Pour sauver la démocratie, il faut que Guillaume Meurice réintègre France Inter !
— Oh mon dieu, s’inquiéta Brendy. On en train de le perdre !
— Nora Hamzawi est super drôle ! cria encore Jean.
— Ça y est, c’est la fin, fit Brendy.

Mais la crise passa, et d’un coup, Jean se rallongea, comme un somnambule éveillé, replongeant paradoxalement dans son sommeil paradoxal. Pendant toute la scène, Jacqueline n’avait pas bronché, rompue aux délires des blessés, telle une vétérane de la guerre du Golfe.

— Et vous sinon, madame Dupont, dit-elle, vous êtes plutôt de gauche ou de droite ?
— Oh, moi, je suis du Sud, répondit Brendy. De Perpignan.
— Ah oui, c’est bien aussi.

À mesure que l’aube approchait et que la tempête faiblissait, la violence des bêtes diminua, comme si les rayons du soleil les faisaient fuir, tels des vampires ou des streamers sur Twitch. Enfin, quand il fut certain que plus aucune menace ne menaçait, Jacqueline ouvrit la porte principale et tous sortirent pour découvrir le carnage de l’extérieur. Plusieurs bestioles s’étaient entre-tuées, répandant entrailles et membres dans la neige et sur la route. Il y avait aussi des bouts de cycliste hollandais, pathétiques et éparpillés, comme un roman de Joël Dicker. À l’exception du hall principal, protégé par Jacqueline, l’auberge avait été ravagée, pillée, dévastée. Devant ce spectacle, Brendy pensa à la France, elle-aussi martyrisée, envahie, humiliée, mais qui tenait bon, grâce au courage de Jordan, de Marine, de Vincent Bolloré et d’Edouard Philippe.

Jacqueline s’avança, fusil en main, doigt sur la détente, afin de s’assurer que la zone était sécurisée. Elle fut stupéfaite de découvrir que des enfants du village avait déjà réinvesti les lieux et s’amusaient en se balançant des boules de neige à moitié fondue. Quand l’un de petits remarqua la patronne de la Chevrette Borgne, il prit un air grave, tendit le doigt et lança :
— Attention, Jacqueline ! Derrière toi ! Un Arabe !

Jacqueline se retourna et ouvrit le feu. Le deuxième cycliste hollandais, qui avait survécu à une nuit de combat acharné contre des lions, des tigres, des lynx, des loups, des hyènes, des renards et des sangliers, s’écroula dans le fossé, criblé de plombs.

— Ah merde ! râla Jacqueline. Ces petits cons, ils me font le coup à chaque fois. Mais je leur ai dit de faire attention. L’histoire du garçon qui criait « au loup », ils connaissent pas. De toute manière, ils connaissent plus rien à cause de leurs profs gauchistes woke qui leur apprennent à se toucher le zizi mais pas à lire. Seulement, le jour où il y aura un vrai Arabe, là ils auront l’air fin !

Dans le fossé, le Hollandais, qui était lui-même enseignant à Amsterdam, dans une école qui mettait un point d’honneur à enseigner les vraies valeurs de la civilisation européo-occidentale, approuva la remarque de Jacqueline, juste avant d’expirer, pas rancunier.