ean effectua le trajet jusqu’à l’auberge, la tête posée sur les moelleuses cuisses de Brendy, à l’arrière du C15 que Dominique pilotait avec précaution. Ses blessures ne saignaient plus mais il naviguait entre conscience et inconscience, s’enfonçant dans le sommeil pour se réveiller brutalement et proférer des propos incohérents, appelant par exemple à cesser les émissions de gaz à effet de serre tout en interdisant l’énergie nucléaire. Devant de telles aberrations, Brendy comprit que la fièvre était en train de l’emporter.

Dehors, la tempête grondait et, sous le bruit du vent qui martyrisait les branches des épineux, on entendait aussi un concert de cris animaux. Il semblait que ce n’était pas seulement la faune des forêts du Morvan qui ait décidé de s’en prendre à la civilisation, mais celle de toutes les régions sauvages du monde. Des rugissements léonins donnaient la réplique aux aboiements des hyènes, elles-mêmes accompagnées par les borborygmes de militants du GUD.

Enfin, la camionnette s’immobilisa et les portes arrière s’ouvrirent. Dominique saisit Jean par les aisselles et le traîna jusqu’à l’auberge de la Chevrette Borgne, dans les violentes bourrasques et la menace des fauves qui commençaient à encercler la bâtisse tels des chroniqueurs de CNEWS autour d’un fait divers impliquant un maghrébin. Avant de s’engouffrer à son tour à l’intérieur, Brendy jeta un œil derrière elle et trembla à la vue des dizaines d’animaux furieux, de la bave gouttant de leurs babines retroussées, s’approchant du refuge. Un peu plus loin, sur le sentier, les deux cyclistes hollandais pédalaient nonchalamment, de retour de leur excursion du jour. Sans hésiter, Brendy claqua la porte derrière elle, avant que Jacqueline ne verrouille la serrure à cinq points.

— Ça, c’est pour nous avoir refilé Greta Thunberg, lâcha la journaliste entre ses dents, fière de son effet, bien qu’inconsciente du fait que la jeune écologiste était suédoise et non néerlandaise.

Puis, elle se précipita vers Jean, que Dominique avait installé sur une banquette du hall. Les volets se mirent à vibrer sous les coups des bêtes déchaînées et du climat déréglé.

— Il faut appeler un médecin, dit Brendy. Ou Julien Courbet !

Jacqueline éclata d’un grand rire et passa derrière le comptoir de l’accueil duquel elle sortit un fusil de chasse à double canon superposé et une bandoulière de cartouches.

— Ah je suis désolée, madame Dupont, dit-elle, mais ici, c’est pas un désert médical, c’est le putain de Sahara ! Le désert de Gobi de la santé publique. Il y a que trois médecins pour toute la région Bourgogne-Franche-Comté. Si on en appelle un maintenant, on aura peut-être un rendez-vous d’ici trois ou quatre ans.
— Mais comment vous faites, en cas d’urgence ?
— Y’a urgence et urgence. Les dents, on se les arrache nous-mêmes, les verrues, on se les brûle au briquet, et tout le reste, ça se soigne au ratafia.
— Mais il s’est fait mordre par un loup et un lynx !

Jacqueline haussa les épaules.

— C’est bien ce que je dis. Ratafia.
— Oui, dit Dominique.
— Le seul truc, c’est qu’il faut pas le bouger d’ici. S’il se réveille au milieu de nos trophées de chasse, il va encore nous faire un scandale comme quoi les animaux, c’est sensible, que les tuer c’est barbare, que les poulpes jouent aux échecs, que les corbeaux se roulent des pelles, et tatati et tatata. Même avec quatre crocs plantés dans le cul, ça le fera pas changer d’avis et moi, j’ai pas le temps de bavasser.
— Non, dit Dominique.

Un bruit sourd retentit et un nuage de cendres se répandit dans la pièce, accompagné d’une boule de flammes munie d’une gueule et de griffes. Jacqueline épaula et fit feu sur le puma incandescent qui venait de tomber dans le conduit de la cheminée. Le félin roula sur le tapis, où sa dépouille sans vie continua de se consumer.

— Bref, conclut Jacqueline. Ratafia.