
andis que la camionnette de Dominique fendait la piste comme un chasse-neige, propulsant de chaque côté de la chaussée des gerbes éclatantes, l’application Météo France de Brendy annonçait une température de 19°C, un ciel nuageux et « de rares averses ». Ce n’était pas l’œuvre de météorologues facétieux mais le résultat des multiples coupes budgétaires dans le gras de l’entreprise publique, laquelle avait fini par avoir recours à l’intelligence artificielle pour la majorité de ses prévisions. Tels des singes sourds, muets, aveugles et abrutis, les algorithmes déversaient ainsi leurs données dans les smartphones des Français avec le même aplomb que Jérôme Cahuzac se présentant devant le suffrage universel. À leur manière, les IA étaient ainsi de petites complotistes en puissance, satisfaites de leur réalité alternative et incapables d’admettre qu’elles puissent se planter sur toute la ligne en annonçant, par exemple, des ambiances estivales à des Tourquennois ensevelis sous la bouillasse.
— Elle va quand même pas durer un mois, cette tempête, grogna Brendy.
— Non, dit Dominique.
Ils avancèrent encore quelques kilomètres, qui parurent une éternité, tant le C15 se traînait et, surtout, qu’aucun point de repère ne permettait de déterminer si le véhicule était en mouvement ou à l’arrêt. Pourtant, au détour d’une bourrasque, Brendy remarqua une tache sombre dans le paysage uniformément blanc. Dominique tourna le volant. En se rapprochant de la silhouette, ils virent qu’elle n’était pas seule. C’était un homme, debout, les poings serrés, entouré de trois formes plus petites, évoluant à quatre pattes.
Dominique stoppa le véhicule et sortit, immédiatement imité par Brendy qui, elle aussi, avait reconnu l’homme.
— Approchez pas ! cria Jean, sa voix à peine audible dans la fureur des éléments déchaînés. Ils ont vachement faim !
Jean était entouré d’un lynx et de deux loups gris, qui semblaient tous les trois plutôt vénères. La combinaison et le t-shirt du jeune homme avait été lacérés et des lambeaux pendaient sur son flanc, révélant ses cuisses luisantes et son torse musclé, idéalement poilu, strié de plaies parallèles desquelles perlaient de fines gouttes de sang. Brendy déglutit et, subitement, elle ne ressentit plus ni le vent, ni la neige, ni les températures négatives. Un feu avait pris, là, dans sa poitrine, qu’aucun dérèglement climatique ne pouvait étouffer.
— Mon cul ! hurla-t-elle.
Les trois bêtes sauvages se retournèrent, sous le coup de la surprise, et non pour voir le cul de Brendy, bien sûr. Jean aussi s’immobilisa, les yeux écarquillés. Un sourire discret remonta la commissure de ses lèvres. Il profita de ce moment de répit pour se jeter sur le côté et saisir une branche dont l’extrémité dépassait du manteau neigeux. Il brandit son arme de fortune et se mit à faire des moulinets devant lui, chacun de ses mouvements contractant pectoraux, biceps et quadriceps en un ballet musculaire assez hot.
— Vous êtes cons ou quoi ? cria Jean à l’attention des animaux. Je vous ai protégés. J’ai milité pour votre réinsertion dans le massif du Morvan et maintenant vous voulez me bouffer ?
Mais de toute évidence, oui, ces bestioles étaient vraiment connes, ou juste ingrates, puisqu’elles redoublèrent de rage et grognèrent et feulèrent de plus belle. Jean abattit son gros gourdin plein de sève printanière sur la tête de l’un des loups, qui tomba raide assommé. Malheureusement, cela laissa le temps aux deux autres teignes à fourrure de se jeter sur lui. Le loup mordit dans l’avant-bras qui venait de décalquer son congénère pendant que le lynx bondit sur le dos de Jean et commença à lui labourer méthodiquement le cuir chevelu.
Voyant que du sang commençait à couler sur le beau visage de Jean, Brendy n’écouta que son courage, sa libido et son horloge biologique, poussa un cri de guerre terrifiant, et se mêla au pugilat, si tant est qu’on puisse qualifier de pugilat une baston à coups de poings, de griffes, de crocs et d’ongles manucurés.
Elle n’eut pas le temps de participer au combat car à peine parvenue à hauteur de la queue touffue du gros loup, une sirène tonitruante retentit. C’était Dominique qui pressait le klaxon du C15 de toutes ses forces.
Le lynx tomba d’un coup du dos de sa victime et détala dans la poudreuse pendant que le canidé s’aplatit au sol comme un Yorkshire en train de se pisser dessus, ce qui laissa le temps à Jean de lui écraser la branche sur le crâne. Puis, à bout de force, il chancela et se serait écroulé si les bras de Brendy ne l’avaient repris au vol. Elle le serra contre elle le temps qu’il retrouve ses appuis. Jean, la tête appuyée sur l’épaule de la jeune femme, s’agrippait de ses grandes mains puissantes et, preuve que Brendy était dans un état second, celle-ci ne pensa pas une seconde au fait qu’il était en train de saloper son beau chemisier tout neuf.
