
e C15 de Dominique semblait évoluer dans un univers entièrement blanc, comme au cœur d’un rêve d’Éric Zemmour. Dans l’habitacle gelé, Brendy frottait la vitre avec énergie, sans remarquer que la buée qu’elle essayait de retirer était déposée derrière sa propre rétine.
— Non, dit Dominique en pressant la pédale de frein.
La camionnette glissa sur quelques mètres et s’immobilisa. Devant le véhicule, émergeant du rideau neigeux, un quadrupède bloquait le passage.
— C’est normal, ça ? demanda Brendy.
— Non, répéta Dominique pendant que l’ours polaire s’approchait du C15 de sa démarche pataude.
L’animal contourna la camionnette, jeta un regard méprisant à ses occupants, comme pour leur signifier que leur race stupide qui avait fait fondre sa maison en allumant leur chaudière au fuel au mois de septembre ne méritait même pas d’être dévorée en retour, et disparut dans la purée cotonneuse. Brendy remarqua que la bête présentait des blessures sur ses grosses pattes et se demanda s’il était possible que les vents violents de la tempête aient pu transporter le monstre depuis son bled, quelque part dans le cercle polaire, jusqu’à ce bled, quelque part elle ne savait trop où. Elle était nulle en géographie, n’avait aucune idée de la distance qui séparait la Bourgogne de l’Arctique, mais tout de même, ça lui paraissait peu probable. Enfin, ce monde était ainsi fait. Il n’y a pas si longtemps, on aurait jugé fantaisiste de voir François Hollande dans le même groupe parlementaire que Danièle Obono, mais personne ne contestait à présent cette réalité, alors des ours polaires dans le Morvan, pourquoi pas ?
— On est encore loin ? demanda Brendy.
— Non, dit Dominique en redémarrant.
En effet, après seulement quelques minutes de route, où Brendy se demanda comment Dominique faisait pour ne pas foncer dans le décor à chaque virage, tant la visibilité faisait penser au salon privé d’un bar à chicha, un panneau émergea des flocons pour indiquer la gare de Corbigny.
Brendy n’attendit même pas que le C15 ait terminé de glisser sur la chaussée pour bondir du véhicule, valisette en main, et s’élancer en direction du hall, se repérant à l’ouïe, telle une grosse chauve-souris montée sur talons aiguille, suivant, le nez rouge en l’air, la voix de la dame de la SNCF implorant de s’éloigner de la bordure du quai, s’il vous plait.
Malheureusement, c’était une scène apocalyptique qui attendait la jeune femme. Les portes de la gare étaient maintenues ouvertes par de hautes congères et la neige s’était infiltrée à l’intérieur, recouvrant le sol, le mobilier et tout le reste, gelant sur place les passagers dans l’attente d’un hypothétique train, les guichetiers impassibles et les SDF qui avaient cru trouver là un abri. Ne restaient que quelques stagiaires de la compagnie ferroviaire, portant des vestes orange et des badges sur lesquels étaient inscrits « aide aux voyageurs ; à votre service ». Les pauvres bougres et bougresses progressaient difficilement dans la poudreuse, épaisse d’une cinquantaine de centimètres, et passaient d’un cadavre à l’autre en demandant s’il avait besoin d’un renseignement ou d’un plateau « SNCF assistance repas ». Rompus aux retards multiples et aux annulations en cascade, ils n’avaient tout simplement pas remarqué que le réseau était paralysé et que tout le monde était mort. En effet, ces groupes de jeunes gens, motivés comme des fumeurs cherchant un tabac ouvert le dimanche, étaient formés au CEFE, centre d’entraînement en forêt équatoriale, sur la base militaire de Regina, en Guyane, aux côtés des commandos de l’armée qu’on entraînait aux situations extrêmes. Ce qui se passait ces derniers jours, tempête, chaos, scènes surréalistes, pour eux, finalement, c’était la routine.
Brendy observa l’écran censé annoncer les heures de départ des trains. Il était éventré par un tronc d’arbre qui avait aussi percé la verrière de la façade. Derrière les portes menant au quai, elle constata que les voies avaient disparu sous de hauts tas de neige, confirmant ce qu’elle craignait depuis quelques heures : elle était coincée dans ce patelin de merde, au beau milieu de cette région à la con.
Tandis que le niveau de la neige continuait à monter dans le hall, atteignant maintenant les épaules des stagiaires qui ne pourraient bientôt plus marcher et seraient contraints de se proposer à eux-mêmes des plateaux « assistance repas », Brendy sortit et brava le vent violent vers là où elle pensait que la voiture de Dominique était garée.
Effectivement, le C15 n’avait pas bougé, pas plus que Dominique, les mains posées sur le volant, les yeux suivant le mouvement des essuie-glace débordés.
