
uand Brendy souleva péniblement sa tête du comptoir du bar, elle crut d’abord que la tempête avait soufflé la totalité de l’auberge et qu’un morceau de poutre s’était fiché entre ses oreilles, la laissant vivante, bien que débile et hargneuse, telle une version féminine et sanguinolente de Cyril Hanouna. Sinon, comment expliquer un tel mal de crâne ?
Bien sûr, le whisky de la mère Jacqueline pouvait avoir joué un rôle, mais tout de même. Brendy n’était pas une petite nature. Son père, chasseur obtus, comme il se doit, et sourd aux recommandations de santé publique, l’avait initiée aux boissons fermentées dès l’âge de cinq ans, en même temps qu’il lui apprenait à manier le couteau papillon et à se méfier des gitans.
Elle entrouvrit les yeux et décela une lumière filtrant par les interstices des volets fermés. Il faisait jour. Cette information suffit à la requinquer car cela signifiait que l’heure de son départ était imminente et qu’elle allait enfin pouvoir foutre le camp de ce trou à rats, certes ravissant, mais trou à rats quand même.
Dans la salle, Jacqueline s’affairait et servait des lampées de café aux quelques hôtes attablés pour le petit déjeuner.
— Vous dormiez si bien, dit-elle en revenant vers Brendy. J’ai pas osé vous réveiller.
Brendy baragouina quelques syllabes que seule la martre empaillée sembla comprendre, exprimant la même stupéfaction que la veille, et que le lendemain aussi, d’ailleurs. Jacqueline versa du café dans une tasse, qu’elle posa devant Brendy. Celle-ci y transvasa ce qui lui restait de whisky et en avala une rasade. Elle s’éclaircit la gorge.
— Vous avez des Russes, ici ? demanda-t-elle en pointant une table du menton.
— C’est pas des Russes, dit Jacqueline.
— Ces deux gars qui portent des chapkas, qui s’enfilent de la vodka au p’tit déj et qui ont le drapeau de la fédération de Russie cousu sur leurs vestes militaires, c’est pas des Russes ?
Jacqueline se pencha et baissa la voix.
— Bon, ok, c’est des Russes, mais le dites pas trop fort. Ils sont là pour ingérer.
— Oui, je vois ça.
— Non, je veux dire ingérer, ingérer. Leur traducteur Google a dû déconner. Leur mission, c’est de faire preuve d’ingérence, vous voyez. Ils sont censés être là incognito pour mener des actions de déstabilisation des élections européennes.
— Mais c’était le mois dernier, les élections européennes.
— Chut ! Tant qu’ils s’en aperçoivent pas, ils restent ici à picoler et à passer leurs nuits à écrire des trucs en arabe sur les monuments et les portes des maisons. Ça coûte moins cher en nettoyage que la moitié de ce qu’ils lâchent en alcool fort dans les bistrots du coin. Vous verrez, demain, si vous vous promenez dans le village.
— Demain ? s’insurgea Brendy. Je peux vous garantir que demain, je serai loin de vous et de vos Ruskofs vandales.
On entendit s’ouvrir la porte du hall et le rugissement du vent, ainsi que sa température arctique, s’infiltra jusqu’à la salle de déjeuner.
— Mais ma pauvre, fit Jacqueline. La tempête ne s’est pas arrêtée de toute la nuit. Les routes sont impraticables et il y a aucune chance qu’un train arrive à Corbigny avant que ça se soit calmé. Nom de dieu, c’est quoi, ça, encore ?
Tandis que la bouche de Brendy s’ouvrait pour déverser un torrent d’injures et d’imprécations, une masse blanche s’avança dans la pièce. C’était une chose humanoïde qui ressemblait à un bonhomme de neige très réaliste, avec deux bras, deux jambes et une tête difforme.
— Dominique, sors de là, cria Jacqueline, tu vas foutre de la neige partout !
La créature recula jusqu’au hall et se mit à effectuer des mouvements épileptiques, pareils à ceux d’un écologiste découvrant l’empreinte carbone de la chaîne YouTube de Camille Etienne. Des plaques de neige se décrochèrent de ses habits et, en effet, Dominique finit par apparaître.
— De la merde que je reste dans votre trou, dit Brendy. Dominique, t’as bien réussi à arriver jusqu’ici ?
— Oui, dit Dominique.
— Alors je vais chercher ma valise et on fout le camp maintenant.
Au même instant, une autre porte, qui menait aux chambres, s’ouvrit avec fracas. Tout le monde se retourna pour découvrir la petite silhouette de PétuniaLove, portant une espèce de combinaison de ski brillante rose bonbon, un bonnet de laine blanc avec un pompon argenté, des après-skis et des mitaines. Elle tenait une perche à selfie au bout de laquelle son téléphone, couvert d’une coque en moumoute fuchsia, enregistrait déjà.
— Moi, dit-elle, je vais dans les bois. Et je reviendrai pas tant que j’aurai pas résolu cette enquête… ou gagné cent mille followereuses.
