
s’était remis à neiger sur Broutigny-le-Fort, ce qui n’empêchait pas Jean de piloter son petit camion avec aisance, dérapant sur les voies verglacées, tel un Sébastien Loeb morvandiau, ballottant la pauvre Brendy qui s’agrippait tant bien que mal à la portière et au tableau de bord à chaque virage.
— De la neige en été, c’est quand même dingue, dit-elle, comme si tailler une bavette allait détourner ses pensées de ce qu’elle imaginait être sa mort prochaine, expulsée par le pare-brise, les membres brisés et le crâne concassé contre l’un des millions de troncs et de rochers qui bordaient la route.
— Pas trop, dit Jean de cette voix grave qui faisait vibrer un petit nerf très sensible dans la poitrine de Brendy. En fait, ici, il neige presque tout le temps.
— Quand est-ce qu’il…
Un nid de poule secoua le camion.
— … ne neige pas ?
— À Noël. C’est idiot, mais c’est comme ça. C’est pour ça qu’on a changé la date.
— Quelle date ?
— Vous allez voir, dit Jean, un éclair de malice s’éclairant dans ses yeux malicieux.
Et en effet, en entrant dans le centre-ville de Broutigny, Brendy constata que le petit village bourguignon était entièrement décoré aux couleurs de Noël. Les rues étaient parées de guirlandes, les commerces arboraient de gros sucres d’orge bicolores sur leurs devantures garnies de branches de sapins, tandis que d’immenses épicéas, couverts de boules dorées et argentées, étaient disposés à chaque coin de rue.
Le cœur de Brendy se serra. Comme frappée par un sortilège, elle crut soudain qu’elle avait traversé la frontière qui séparait la réalité du monde télévisuel pour atterrir au cœur de l’un de ces téléfilms qui décrivait le monde magique des fêtes de fin d’année américaines, nappé des chants joyeux de chorales d’enfants en parkas et bonnets de laine, du tintement des cloches agitées par des Santa Claus bedonnant, un univers de liesse, de bonté, d’espoir, seulement entrecoupé de quelques pubs pour les serviettes protégeant des fuites urinaires.
— Oh, Jean, dit Brendy. Mais c’est féerique !
— Le soir, quand tout est illuminé, c’est encore plus joli, confirma le jeune homme. On est comme ça, nous, les Broutignons. Les petits coups durs de la vie, on les change en quelque chose de chouette, parce qu’on aime pas rester tristes trop longtemps. Il neige pas à Noël ? C’est pas grave, on fera Noël au mois de juillet. Notre maire est en prison pour zoophilie pédophile ? C’est pas grave, on arrêtera de poster des photos de chiots sur notre fil Facebook.
— C’est tellement mignon, confirma Brendy. Arrêtez-vous, je vous en prie !
Jean se gara le long du trottoir, devant la vitrine d’une chocolaterie derrière laquelle étaient empilées des pyramides de boîtes dorées, enrubannées de rouge. Brendy sortit du véhicule, fit quelques pas dans la neige, et se mit à tournoyer, bras ouverts, sous les flocons. Le même sourire niais était imprimé sur son visage et sur celui de Jean qui la regardait s’extasier face aux couronnes de sapin, aux bonhommes de neige joufflus et aux troupeaux rennes grandeur nature, fabriqués en guirlandes de LED multicolores.
Avant de remonter dans le camion, Brendy prit quelques clichés avec son téléphone en se disant qu’ils lui permettraient sûrement de convaincre Gino de revenir là pour un autre reportage. Et pourquoi pas pour deux ? Ou trois ?
Puis, bravant la neige qui tombait toujours plus drue, Jean conduisit le camion jusqu’à un sentier étroit serpentant entre des rangées de conifères majestueux. Peu de temps après, le véhicule dépassa un panneau gigantesque sur lequel était inscrit :
PÉPINIERE JEAN PÉPIN
AVEC NOS SAPINS, VOUS N’EN AUREZ PAS
(ON A ARRÊTÉ LES POMMIERS)
