
a chambre de Brendy puait la mort, le spray O’cedar et le cuir moisi, ce qui s’expliquait sans peine puisqu’elle était couverte de peaux d’animaux du sol au plafond. Tapis en poils par terre, tentures poilues au mur, assises et dossiers des sièges en fourrure ; même le dessus de lit était une peau de zèbre non taillée, comme si on l’avait retirée la veille du dos du pauvre animal. Brendy se demanda combien de bestioles il avait fallu buter pour décorer sa chambre. Dix ? Vingt ? Était-ce l’œuvre de Jacqueline ?
Elle jeta son sac sur le lit en se demandant comment elle allait réussir s’endormir dans pareil cloaque. Elle prit note mentalement d’acheter une ou deux bouteilles de gin, pour peu que du véritable alcool existe dans cette région de buveurs de jus de raisin frelaté, puis elle se précipita dans la salle d’eau.
Elle n’avait pas de temps à perdre. Il fallait qu’elle se rende le plus vite possible dans la pépinière, qu’elle récolte un maximum d’anecdotes et de photos afin d’avoir assez de matière pour son article et prendre le premier train demain matin. Si tout allait bien, dans vingt-quatre heures, elle serait de retour chez elle, dans sa véranda ombragée, la clim à fond, avec son chat Jean-Marie sur les genoux, à se féliciter d’avoir mis six cents kilomètres entre elle et une peau de zèbre pourrie.
Elle ouvrit le robinet, s’aspergea le cou, s’essuya et revint dans la chambre.
Pour la deuxième fois de la journée, elle hurla de toutes ses forces.
De l’autre côté de la vitre, qui donnait sur l’extérieur, une abominable créature l’observait à moitié. Brendy entendit des pas courir dans le couloir et on frappa à sa porte.
— Madame Dupont ? demanda Jacqueline. Vous allez bien ?
— Entrez ! ordonna Brendy, le doigt tendu vers la fenêtre.
Jacqueline la rejoignit au pas de course mais s’apaisa aussitôt.
— C’est quoi, cette horreur ? demanda Brendy, pointant toujours la créature au pelage inégal, à l’œil mutilé et aux lèvres pendantes.
— Mais voyons, c’est Gisèle ! rigola Jacqueline. C’est la chevrette borgne.
— Je croyais que cette auberge existait depuis des années. Elle est pas morte depuis le temps ?
— Non, enfin, si. La première chevrette borgne appartenait à mon grand-père. Il l’a percutée avec sa camionnette et il l’a recueillie parce que le congélateur était déjà plein. Il croyait qu’elle avait perdu son œil dans l’accident, mais quand elle a fait des petits, ils étaient tous borgnes, eux-aussi. Gisèle, c’est l’arrière-arrière-arrière-petite-fille de celle qui a donné son nom à cette auberge.
Brendy fit une moue dépitée. Non seulement cette histoire était ridicule mais en plus, elle lui était d’aucune utilité. Les lectrices de Romantastic ! n’avaient que faire des chevreuils, estropiés de surcroît.
— Est-ce que le gars de la pépinière est arrivé ? demanda la journaliste.
— Jean ? Oui, je crois que j’ai vu son camion sur le parking.
Jacqueline parla soudain à voix basse.
— Vous savez, dit-elle. Jean, c’est un bon garçon, mignon, et tout ce qui va avec. C’est un peu un sale gauchiste écolo, mais mignon. En revanche, si vous voulez un conseil, vous approchez pas de sa mère. Marie-Mireille, elle est complètement timbrée.
Et derrière la vitre, comme pour appuyer cette affirmation, Gisèle fit un clin d’œil. Ou peut-être pas.
