
ecouée par les nids de poule et malmenée par les plaques de verglas, Brendy contemplait l’absence de paysage par la vitre du Citroën C15 de Dominique. De chaque côté de la route, des congères géantes lui faisaient penser aux murs d’une prison à ciel ouvert, leur couleur blanche lui évoquait bizarrement de la cocaïne et, par association d’idées, le destin du petit Gabin, un gosse surdoué qu’elle avait baby-sitté, quelques années plus tôt, chez un couple de bobos gauchos insupportables mais qui payaient bien. Ceux-ci destinaient leur progéniture à HEC et à un avenir glorieux. Cependant, quand il fut âgé de 11 ans, et juste après le visionnage du film Spring Breakers, le gosse avait décidé de plaquer le collège pour se consacrer au trafic de drogue et au grand banditisme, filière bien plus fun et lucrative, d’après lui. « Il vaut mieux vivre pour de vrai un spring break permanent qui finira dans le sang plutôt que de se faire chier pendant cinquante ans dans un boulot à la con, » avait-il décrété. Ses parents, évidemment adeptes de l’éducation positive, et terrifiés à l’idée d’entraver son bonheur et son bon développement, l’avaient accompagné dans son projet. Sa mère purgeait actuellement une peine de 137 ans d’emprisonnement aux Philippines, après avoir été arrêtée à l’aéroport de Manille avec 30 kilos d’héroïne dans son bagage à main.
Quelle ironie, pensait Brendy, en se souvenant de la soufflante qu’elle s’était prise par cette même bonne femme le jour où elle l’avait surprise en train de piquer une lichette de whisky dans leur bar.
— Vous savez dire autre chose que oui ou non, Dominique ? demanda Brendy.
— Oui, répondit Dominique.
Mais avant que Brendy puisse décider s’il s’agissait d’un trait d’esprit ou d’une boucle de stupidité, tous ses muscles se contractèrent. Elle poussa un cri tellement strident que si Donald Trump l’avait entendu, il aurait foncé en prison directement pour se mettre à l’abri.
— Attention !
Dominique donna un coup de volant, le C15 glissa sur la chaussée glissante et finit par s’encastrer dans le tas de neige neigeux sur le bas-côté. Les deux passagers descendirent, sonnés mais indemnes. Brendy secoua la tête pour se débarrasser de la poudreuse dont elle était couverte.
— Réchauffement climatique, mon cul, lâcha-t-elle.
Derrière, à une dizaine de mètres du véhicule, une forme ronde était recroquevillée sur la chaussée. Brendy fonça dans sa direction avec la même modération qu’une attaque israélienne sur Gaza.
— Non mais ça va pas, beugla-t-elle. Vous êtes complètement tarée de marcher au milieu de la route comme ça !
La forme, sur le sol, en position de fœtus, tremblait et murmurait, visiblement traumatisée. Ça ressemblait à une jeune femme, la vingtaine, les cheveux noirs et courts, vêtue d’un jean rose, d’une polaire de chez Décathlon, de grosses chaussures de randonnées aux pieds, et portant un sac à dos qui devait peser deux fois son poids.
Quand Brendy s’approcha, elle remarqua que la gamine ne pleurait pas, ne priait pas le dieu quelconque auquel elle aurait cru, mais qu’elle avait le bras tendu et était en train de se filmer avec son téléphone, chuchotant, les yeux exorbités.
Brendy lui donna un coup de pied dans la cuisse.
— Oh ! Je te parle !
— J’entends encore mon cœur qui bat, continuait la créature sociale. J’ai cru que j’allais mourir. Il a foncé sur moi. Je sais pas s’il voulait me tuer ou bien si quelque chose, une force, un esprit, a pris possession de lui pour le forcer à me renverser.
— Mais arrête ça, putain !
La fille par terre interrompit son enregistrement et se redressa.
— Je suis navrée, dit-elle, mais j’étais en mode tranquille et vous avez perturbé ma story en tentant de m’écraser, et en vrai, maintenant, je suis choquée. Merci de ne pas multiplier les agressions, s’il vous plait.
Puis, se débarrassant de son sac, elle bondit sur ses pieds, téléphone portable braqué devant elle, et courut vers le C15 que Dominique était en train d’extraire de la neige.
— Non ! Attendez ! J’ai pas filmé ! Remettez-la dans la congère, s’il vous plait, je vais faire un live ! Et sans vouloir vous commander, vous pourriez prendre un air démoniaque ? Un peu plus. Oui, voilà, vous êtes adorable.
