uelle chienlit ! Contre toute attente, les islamo-wokistes arrivaient en tête aux élections législatives et volaient la victoire et la vedette au parti, pourtant ultra-favori, des « pas racistes mais ».

Effondrés, humiliés, même pas attendris par les pleurs de Mathieu Bock-Côté sur CNews, ces vrais patriotes s’étaient soudain retrouvés dans la peau des Italiens, en finale de l’Euro 2000, obligés de reboucher le champagne à cause de cette saloperie de but en or de Trezeguet. Le pays était déshonoré. Le pays était sali. Comme un gamin devant la vitrine du glacier, il avait décidé de composer une Assemblée nationale avec tous les parfums disponibles, transformant l’hémicycle en un machin multicolore et imbouffable. Et tandis que la France plongeait dans l’incertitude politique, que les observateurs craignaient un scénario à la belge, lequel n’avait, dieu merci, rien à voir avec le kebab du même nom, Brendy Dupont se lamentait, debout dans le TER plein à craquer qui l’emmenait à la gare de Corbigny, à la lisière du Morvan, serrée entre deux Hollandais vêtus de tenues de cycliste moulantes et plus fluorescentes que l’urine d’un coureur du Tour de France.

Enfin, c’était la dernière étape de son voyage. Après huit heures de trajet et presque autant à se frayer un passage dans les souterrains puants de la ville lumière, elle quittait Paris. Car toute patriote qu’elle était, Perpignanaise de souche, partisane farouche des plats au cochon et de la France aux Français, Brendy n’en détestait pas moins cette capitale pervertie, dont les fonctionnaires hors-sol dictaient au reste du pays ce qu’il devait fumer, boire et penser de Pascal Praud. Sans compter qu’en ce mois de juillet 2024, si on exceptait le verdict des urnes, quelque chose rendait Paris encore plus de détestable que Paris, et cette chose, c’était les 33e olympiades de l’ère moderne.

Olympiade… Quel mot majestueux pour désigner le bordel qui s’était abattu sur la métropole, avec ses stations de métro fermées, ses embouteillages monstres, ses hordes d’athlètes étrangers débarquant en toute légalité et ses chambres d’hôtel à 800 € la nuit, punaises de lit incluses.

Mais le système ferroviaire du pays du fromage était ainsi fait, qui obligeait un voyageur souhaitant se rendre de n’importe quel point du pays à un autre de passer obligatoirement par Paris, qu’il le veuille ou non, un peu comme une jeune actrice française des années 90 par la garçonnière du réalisateur.

Brendy regardait le paysage champêtre défiler derrière la vitre, et se disait qu’elle était une sorte de reporter de guerre en terrain ennemi, envoyée au cœur de la campagne bourguignonne, dont on racontait, dans son Sud chéri, qu’elle était bourrée de Parisiens planqués, fomentant des plans woke à l’abri de bunkers climatisés installés sous leurs résidences secondaires.

« Pauvre France, » pensa-t-elle avec un brin de mauvaise foi, consciente qu’au même moment, la Californie n’était qu’un grand brasier, l’Inde rôtissait à 60°C et le Brésil était balayé par des torrents de boue charriant sans distinction néo-fascistes et progressistes en string ficelle.

Le climat était déréglé. La planète était une grand-mère atteinte d’Alzheimer, le cerveau cramé par les additifs alimentaires, incapable de se souvenir où et quand il fallait pisser. On était le 8 juillet et la météo annonçait de la neige à Broutigny-le-Fort, 450 mètres d’altitude, le bled où Brendy serait obligée de passer la nuit car aucun train ne daignait la ramener à Paris le jour même, et encore moins à Perpignan.

Quelques semaines plus tôt, en découvrant dans quel guêpier elle se fourrait, elle avait supplié son rédacteur en chef de lui épargner cette mission, un reportage débile sur les pépiniéristes des sapins de Noël du Morvan, destiné à leur lectorat de fans de romans à l’eau de rose. Cependant, Gino, qui dirigeait depuis plus de dix ans Romantastic ! le mensuel de la femme romantique et coquine, lui avait répondu en ces termes : « Il y a des enfants-troncs qui peignent des calendriers avec leur bouche, alors tu fais pas chier et tu vas faire ce reportage. »

Évidemment, vu comme ça, comment refuser ? D’autant que Brendy avait à peine vingt-cinq ans, qu’elle avait déjà obtenu de travailler depuis Perpignan alors que l’ensemble de la rédaction était à Paris, que c’était son premier poste, et que, cerise sur le gâteau, la crise de la presse écrite la mettait évidemment sur un siège éjectable dont il n’était pas conseillé de tripatouiller la manette. Elle s’était donc résignée et avait réservé un billet de train aller-retour Perpignan-Corbigny et une chambre au gîte de la Chevrette Borgne, établissement historique de la région mais dont le seul nom suffisait à lui donner des haut-le-cœur. Sans pouvoir s’en empêcher, elle visualisait un troupeau de chèvres atteintes de pelade, la langue pendant entre leurs dents tordues, bêlant jour et nuit autour de son lit pour pleurer le malheur de n’avoir qu’un œil. Ce qu’elle ignorait, car son père ne l’emmenait pas à la chasse, c’était qu’une chevrette n’avait rien à voir avec une chèvre ; c’était seulement la femelle du chevreuil. Là où elle avait raison, en revanche, c’était que pour une chèvre ou pour un chevreuil, le fait d’être borgne ne rendait pas forcément jouasse.

La seule chose qui la rassurait, c’était qu’en dépit des magouilles, désistements et autres coalitions entre des chèvres, des choux, des torchons et des serviettes, le département de l’Yonne avait tenu bon, élu trois députés extrême-droitiers parfumés aux bonnes fragrances de « on est chez nous », dont deux étaient plutôt bien gaulés. Alors qui sait ? Peut-être que même dans cette région avinée et septentrionale, un homme, un vrai, se cachait, et rongeait son frein en souhaitant la venue d’une belle Occitane, jeune, providentielle et fertile. Les roues du train grincèrent sur les rails et après un interminable freinage, la locomotive acheva sa course contre un muret équipé d’un heurtoir. Au-delà, il n’y avait rien d’autre que des arbres, des troncs et la sauvagerie féroce de la nature, nue, mais pas trop, pour pas choquer les plus jeunes (on est en 2024, je vous rappelle). C’était le bout de la ligne, le bout du monde.

Brendy s’extirpa du wagon, manqua de se tordre la cheville quand l’un de ses talons aiguille se ficha dans une fissure du béton, jura sur la vie de sa mère la pute fais chier, puis prit une grande goulée d’air frais tandis que le flot des voyageurs se déversait sur le quai. Cyclistes hollandais, randonneurs du Médoc, rastas blancs teuffeurs, bûcherons couperosés, se dispersèrent en quelques secondes, chacun semblant savoir où il allait, même s’il ignorait probablement pourquoi.

Au bout du quai, une masse de muscles et de crédulité brandissait un bout de carton sur lequel le mot BREDI était écrit dans une écriture débile et indélébile. C’était Dominique.

Brendy secoua la tête, leva au ciel des yeux consternés et trottina dans sa direction, en se demandant si elle ne vivait pas là son dernier voyage.

Elle ne croyait pas si bien dire. Enfin, penser. Enfin, on se comprend.