

Après avoir battu Ken, j'étais à la fois euphorique et terrifié. Une lueur venait d'apparaître, une porte venait de s'ouvrir. Oui, pourquoi pas, avec ce patch délirant, j'avais peut-être une chance de finir Street Fighter 2.
Ce qui me faisait peur, c'était que pour cela, il me faudrait jouer de manière bien plus appliquée. Avec deux victoires, dont une sur l'un des personnages les plus redoutables du jeu, on pouvait me compter comme un challenger sérieux mais à ce titre, tapoter sur les boutons nonchalamment comme je l'avais fait jusqu'à présent et me reposer sur mes faibles acquis ne serait pas suffisant.
J'allais devoir élever mon niveau de jeu et avec lui, mon taux d'adrénaline.
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Peu à peu, les habitués de la salle d'arcade avaient compris que quelque chose d’anormal se déroulait du côté de la borne géante. Deux Terminales, vêtus de chemises à carreaux et chaussant des lunettes épaisses, s'étaient rapprochés de moi pour assister au combat suivant. L’employé de la salle de jeux, lui aussi, avait délaissé sa borne de «Rampage» et s'était allumé une cigarette.
Comme si la pression que je commençais à m’infliger moi-même n'était pas suffisante, voilà que j'avais un public.
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L'avion se posa au Japon et le visage hargneux du sumotori Honda apparut à l'écran. A ce stade, je n'avais plus de préférence sur l'ordre dans lequel il me faudrait affronter les cinq adversaires restants. Quelque chose avait basculé en moi. Un espoir était né, l'idée que j'avais les capacités pour être un champion, que la gloire n'était pas réservée aux autres.
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Penser que l'on peut être le premier, caresser l'espoir de monter sur la première marche du podium, quand on est adolescent, ça n'est pas fréquent. A cette époque, j'avais plutôt l'habitude de me débattre dans les affres du doute, dans la prémonition d'être un personnage moyen, ni excellent, ni assez cancre pour qu'on devine en moi un génie qui peinerait à s'exprimer dans le cadre normé de l'école. Je me sentais dans le ventre mou du classement de la vie. Je l'écrivais souvent dans mes journaux, dans mes poèmes.
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J'avais fait lire certains d’entre eux à ma professeure d'anglais de l'époque. Elle m'avait dit qu'elle trouvait ça très bon, que c'était bien mieux que les textes d'autres élèves qu'elle avait eu l'occasion de lire.
Cela m'avait beaucoup vexé.
En écrivant, ça n'était pas aux autres élèves du lycée de Joigny, dans l'Yonne, que je cherchais à me confronter. Vous pouvez en rire aujourd'hui. Moi, j'en ris. Mais c'était à Baudelaire et à Rimbaud que j'aurais voulu qu'on me compare. Ce qui m'importait, c'était de savoir à quelle distance d'eux je me situais.
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En écrivant, je travaillais mon allonge, mon rythme, ma puissance.
Chaque texte était un coup de pied donné dans un cocotier, pour m'endurcir, pour m'éprouver, comme Jean-Claude Van Damme le faisait dans «Kickboxer».
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Et comme dans «Kickboxer», chaque poème faisait plus mal que le précédent jusqu'à ce que je m'écroule, la jambe meurtrie, le cocotier toujours debout.
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Adolescent, tout est combat.
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Quand j'assénais un coup poétique, je cherchais à savoir si le monde était à portée de poing, de pied, de griffe, de dent.
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Quand je montais sur le ring littéraire, je voyais en face de moi Stephen King et Flaubert, Asimov et Balzac. Ils se mettaient en garde et fourbissaient leurs bottes secrètes. Comme Bruce Lee, ils me faisaient signe de la main pour que j'approche, et que je me prenne une raclée, ce qui ne manquait pas d'arriver.
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Pourtant j'y retournais. Encore et encore. Sur le champ de bataille, la feuille blanche. «Pourquoi pas», je me disais. «Cette fois pourrait être la bonne».
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A cet âge, on recherche l'estime de soi avec la même avidité qu'un chien affamé sa gamelle. On s'en brûle le cou à tirer sur nos laisses.