«Fight!» a soudain crié l'arbitre.

*

D'emblée, j'ai compris que quelque chose d'étrange était à l'œuvre.
Généralement, Zangief est un lourdaud qui avance par petits pas. Il venait de bondir sur moi en un éclair, me saisissant par les épaules pour m'attirer dans son étreinte mortelle. Je m'étais redressé sur la banquette, avait secoué frénétiquement le joystick, frappé comme un sonneur sur les six boutons, mais il était déjà trop tard: mes pieds avaient décollé du sol et mon corps pixellisé et impuissant effectué un demi-cercle dans l'air avant de se briser par terre comme une pastèque.

*

Qu'est-ce qui venait de se passer? Comment Zangief pouvait-il être aussi rapide? J'ai interpellé le jeune employé de la salle d'arcade qui s'affairait à revisser le montant en bois d'une borne de «Rampage».
«On l'a patchée ce matin,» a-t-il répondu alors que le deuxième round commençait et que je comprenais déjà par moi-même ce qu'il s'apprêtait à m'expliquer.
«C'est un bootleg japonais. Tu peux effectuer toutes les prises spéciales plus facilement et plus souvent, mais tes adversaires aussi. Et la vitesse du jeu est quadruplée.»

*

Zangief était déjà sur moi. J'ai esquivé par quelques roulades, riposté en catastrophe par un balayage hasardeux et réussi miraculeusement à placer ma meilleure arme défensive: le choc électrique. Accroupi, genoux écartés, crinière orange hérissée, mes mains griffues serrant un invisible assaillant, mon dos bombé comme un chat qui crache, telle une anguille prise au piège, je me suis mis à générer un courant de plus de 10 000 volts suintant de ma peau verte.

*

Emporté par son assaut, Zangief s'est approché d'un peu trop près et a encaissé la décharge de plein fouet. Tandis que son corps s'agitait encore de soubresauts, j'ai pivoté rapidement et lancé mon talon au ras du sol pour le faucher. Le temps sembla se figer et dans un râle rauque, la montagne russe a basculé en arrière et elle est retombée lourdement sur le dos, KO.

*

La combinaison que je venais de réaliser sans véritablement l'avoir voulu avait terrassé Zangief en une poignée de secondes et je remportai le deuxième round. Un troisième serait nécessaire pour nous départager.

*

Avant que les constructeurs ne mettent de l'ordre dans leurs systèmes d'exploitation, il était possible de patcher les jeux d'arcade, c'est à dire de modifier le code à l'aide de programmes, souvent pirates, qui offraient de nouvelles fonctionnalités: accélération, vies infinies, mode fantôme, armes à volonté, etc.
Un bon directeur de salle d'arcade patchait une machine de temps en temps pour offrir à ses clients une expérience de jeu inédite. Pour rendre le jeu plus drôle. Pour le rendre plus facile. Pour le rendre plus dur.

*

Au troisième round, Zangief a mordu la poussière sans opposer grande résistance. Me familiarisant avec le nouveau rythme, j'avais rapidement trouvé mes marques et pu exécuter quelques-unes de mes prises meurtrières.
Si les poings de Zangief filaient comme des flèches, les miens déchiraient l'air comme des sabres. Je sautais, je roulais, je bondissais comme un boulet de canon hirsute et hérissé de griffes acérées.
J'étais Blanka, j'étais une bête, l'enfant sauvage du Brésil, le fils de la jungle et du fleuve, corps et esprit façonnés par la violence de cette région vierge où je vivais comme un animal depuis l'âge de cinq ans, depuis ce jour de 1971 où l'avion qui me transportait s'était crashé, au cœur de la forêt amazonienne. Me nourrissant d'animaux et de plantes, me désaltérant de l'humidité ambiante, j'avais grandi seul, sans aucune aide humaine, dans l'un des milieux les plus hostiles de la planète, évitant les créatures venimeuses et les prédateurs affamés, développant un corps et des capacités surhumaines qui seuls pouvaient me permettre de ne pas succomber à la rudesse de cet enfer vert.

*

Vert.

*

C'était même devenu progressivement la couleur de ma peau, tranchant avec l’orange incandescent de ma crinière. Que s'était-il passé dans les ténèbres moites de cette jungle? Sous l'effet de quelle sorcellerie mon corps avait-il à ce point muté? Je ne le saurai probablement jamais. Ce que je sais, c'est que ma morphologie, désormais est une mécanique tout entière dévolue à la survie. Forçant l'analogie avec mon pays d'adoption, on a pu dire que je bougeais comme un danseur de capoeira. Mais qu'on m'apporte n'importe lequel d'entre eux et je lui dévore le crâne d'une bouchée.
Moi je ne danse pas, je combats.

*

YOU WIN affichait l'écran tandis que la bête verte se réjouissait en dressant ses bras vers le ciel russe.
Autour de moi, des lycéens courbés par l'ennui continuaient à errer entre les bornes en murmurant dans le brouhaha électronique des commentaires techniques qu'eux-mêmes ne devaient pas entendre. L'ambiance était nonchalante, amorphe et pourtant, l'un des spectacles les plus excitants de l'année scolaire venait de débuter.