En temps normal, la vitrine de la salle d’arcade était si sale qu’on ne pouvait pas voir au travers. Désormais, de la buée s’ajoutait à la crasse et le mélange ruisselait comme le delta du fleuve Amazone. Il avait la même couleur.
Juste avant que le dernier round ne commence, la nostalgie m’envahit. Je me remémorai mon enfance au Brésil, la survie dans l’enchevêtrement des lianes, des ruisseaux et des frayeurs. Pourquoi avais-je parcouru tout ce chemin? Pourquoi participais-je à ce tournoi? Pour la gloire? Quelle gloire y avait-il à battre l’un après l’autre des concurrents paralysés face à une attaque trop puissante?

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Les vivats de la foule s’évanouirent. La salle fut plongée dans le noir. Je me retrouvai seul, joystick en main, face à un petit écran scintillant, un écran vertical. C’était un souvenir qui remontait du plus profond de ma mémoire, celui du premier jeu que j’aie jamais terminé: «Scramble», sur la console Vectrex. Je ne sais plus en quelle année c’était.

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Dans ce jeu, on contrôlait un petit vaisseau qui volait au-dessus d’un paysage militaire en fil de fer. On pouvait tirer devant soi pour détruire d’autres appareils qui décollaient ou bien larguer des bombes pour anéantir les infrastructures au sol. Souvent, ce qui ressemblait à des météorites apparaissaient dans le ciel et il fallait les éviter. Plus on avançait dans le jeu, plus il y avait d’ennemis à détruire et d’obstacles à esquiver.

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Le jour où j’ai terminé «Scramble», j’ai mis quelques secondes avant de m’en rendre compte.
A la fin du jeu, il ne se passe rien.
Votre vaisseau continue d’avancer et recommence au premier niveau, sans la moindre interruption.
Personne ne crie votre nom. Aucun message de félicitations ne s’affiche à l’écran.
Les concepteurs de «Scramble» n’ont pas pensé une seule seconde à la gloire, au sentiment d’accomplissement que peut ressentir le joueur qui va au bout du programme. Ils s’en foutaient. Ils vous faisaient comprendre que ça n’avait aucune importance.

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Autrefois, il n’était pas rare de jouer à des jeux qui n’avaient tout simplement pas de fin.
Comme «Scramble», c’étaient des boucles. Comme «Tetris» ou d’autres jeu à difficulté progressive, la vitesse et la complexité devenaient tellement importantes qu’il n’était pas humainement possible d’aller plus loin. Si on était un être humain, on perdait, à un moment ou à un autre. Telles des images cruelles et monochromes de la vie elle-même, ces jeux vous faisaient comprendre qu’ici-bas, la victoire n’existe pas, qu’elle ne peut être que temporaire.

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Ils vous apprenaient l’humilité. Ils vous remettaient à votre place.
On touchait à l’essence même du jeu.
Au jeu des jeux.
A celui qu’on ne peut pas gagner.

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Dans cette grande salle noire, devant mon écran, moi le petit Blanka innocent avec ma petite crinière orange, de mes petites mains griffues je manœuvrais mon vaisseau dans le labyrinthe au design rudimentaire de la Vectrex. Je prenais du plaisir, je m’exerçais, j’endurais la frustration, je faisais preuve d’adresse, d’anticipation. J’évitais les pièges, j’apprenais à les déceler pour aller toujours plus loin. Seul dans la jungle de l’enfance, dans la jungle du collège, dans la jungle du lycée, je mettais au point mes coups, je me gorgeais d’électricité au sein de la forêt nourricière.

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J’ai grandi en 8 bits.