

Le présent réapparut quand l’arbitre cria «Fight!» et que démarra le troisième round.
Je m’élançai vers mon adversaire sous les encouragements redoublés des spectateurs.
«Nok su kao! Nok su kao!»
A ma grande surprise, Bison ne bougea pas d’un millimètre. Je crus à un nouveau bug, à un défaut du programme. La borne allait disjoncter, me péter un nez, me défigurer, et surtout, me priver de la victoire.
Depuis le début du combat, Bison était un fauve déchaîné et voilà qu’il devenait léthargique. Je pensai que peut-être, il avait compris qu’il n’avait aucune chance. Conscient de sa défaite prochaine, il avait préféré attendre, stoïque, que vienne la correction plutôt que de vainement la combattre. C’était impossible. Les personnages des jeux vidéos ne pensent pas comme ça. Ils ne pensent pas. Ils n’ont aucun sentiment, aucun amour propre.
*
Aujourd’hui, je me dis que Bison a peut-être bougé.
Que c’est mon souvenir de l’événement qui l’a rendu immobile.
Ainsi, j’étais tellement certain de l’emporter, qu’à mes yeux, cet ultime round aura été à l’image du combat final de «Kickboxer», le cruel Tong Po incapable lui-aussi d’effectuer le moindre mouvement face à un Jean-Claude en état de grâce, lui collant des baffes avec ses pieds.
*
Blanka produisit 10 000 volts d’électricité et s’approcha de sa victime.
La salle entière retint son souffle. Il suffisait que je le touche une fois et il lui serait impossible de s’extirper de mon piège foudroyant.
La musique du jeu devait hurler dans les enceintes géantes et pourtant je crois me souvenir d’un silence pénétrant à ce moment précis du combat. Plus personne ne criait, plus un son ne sortait de la machine. C’est impossible, je sais que c’est impossible, mais je me souviens aussi m’être mis debout, et la main sur le joystick, d’avoir regardé autour de moi, toute l’assistance suspendue à mon geste.
*
Il y avait Honda et Guile, Jean-Claude Van Damme et l’employé de la salle, les Terminales à lunettes, les fans de Cure au maquillage noir. Et je souris parce que je vis qu’il y avait aussi mes copains, qui m’avaient enfin rejoint. Ryu et Corentin, Noël et Chun-Li. Il y avait Ludovic, qui nous avait fait découvrir Donjons & Dragons, Simon, dans le sous-sol duquel nous passions de longues nuits à refaire le monde. Il y avait Ken et Justine. Il y avait Dhalsim, Lucas, Céline. Il y avait Benjamin, qui savait encore mieux que moi exécuter le coup de pied sauté retourné de Van Damme. Il y avait Ken, Gregory, Pascal, et tous les autres. Eux ne s’en souviennent pas, mais je vous jure qu’ils étaient là. Je les avais tous convoqués en me demandant, pendant toute la partie, quels mots j’allais utiliser, comment j’allais bien pouvoir faire pour leur raconter cette incroyable histoire.
*
A cet âge-là, même quand on est seul, les autres sont toujours avec nous.
Tout ce qu’on fait d’exceptionnel, on le fait pour les autres.
Pour qu’ils le voient. Ou pour qu’ils l’apprennent.
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Je me rassis. Je tapotai le bouton «Punch» et fis avancer Blanka.
Bison pris la décharge sans même tenter de parader. Il encaissa la deuxième, puis la troisième.
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Puis il mourut.
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Le public explosa de joie. Je demeurai hagard.
YOU WIN!
PERFECT dit à nouveau l’arbitre. Comment aurait-il pu en être autrement? Mon adversaire n’avait même pas essayé de se battre. Je l’avais exécuté.
Les gens sautaient, s’embrassaient, me serraient les épaules, ébouriffaient ma crinière orange.
J’étais dépassé. Je ne savais pas si je devais me réjouir ou avoir honte. J’avais terminé Street Fighter 2, en effet, mais dans quelles conditions? J’avais l’impression d’être un escroc, un voleur. Tout le monde riait, me félicitait. Il semblait que j’étais le seul à comprendre que cette gloire était usurpée.
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«Mon petit, c’est toi,» dit une voix.
Je me retournai et la vis, dans un coin de la salle d’arcade. C’était ma mère.
Enfin, la mère de Blanka. Elle avait assisté au tournoi et malgré mon apparence repoussante m’avait reconnu grâce aux deux bracelets d’or que j’avais gardé aux chevilles. Elle les avait offerts à son bébé avant de le perdre dans un accident d’avion au-dessus de la forêt amazonienne.
C’était donc ça, la cinématique de fin de Blanka. Il retrouvait sa mère et tous les deux pleuraient à chaudes larmes sur leurs années perdues.
*
Chaque personnage avait droit à une fin différente dans Street Fighter 2. Ryu refusait les honneurs et partait vers de nouveaux défis. Zangief dansait le kazatchok avec Gorbatchev. Ken abandonnait sa vie de débauche et se mariait avec la belle Eliza.
*
Quelle sera ma fin à moi?
Y-a-t-il quelque chose de prévu, une récompense, une révélation, si je parviens à aller au bout de qui je suis?
*
Il était 10h50. Le vacarme de mon triomphe s’amenuisa à mesure que les lycéens quittaient les lieux pour retourner en cours. Les combattants des rues s’évanouirent. Jean-Claude Van Damme disparut. L’écran géant afficha un rapide générique et le jeu présenta à nouveau son écran d’accueil. La douleur revint dans mes mains, dans mes bras. J’entendis les bips électroniques des autres bornes occuper l’espace sonore comme elles le faisaient ordinairement, sentis l’odeur de cigarette réinvestir mes narines. C’était fini. Je me sentis vide, inutile. Comment reprendre le fil de ma vie désormais? J’irais en cours, la journée passerait dans la même torpeur que toutes les autres. Je raconterais mon aventure à mes amis qui ne me croiraient certainement pas. L’épisode serait oublié tandis que moi, intimement, je me demanderais toujours quoi faire de cette expérience. Pour la première fois, j’avais terminé Street Fighter 2. Je l’avais fait grâce à un patch japonais et aux conseils de Jean-Claude Van Damme. J’étais fier. J’avais honte. Simultanément.
*
A l'heure où j'écris ces lignes, je ne sais toujours pas si ce que j’ai fait ce jour-là était un exploit. Je n’ai quasiment aucun autre souvenir de cette salle d’arcade. Voilà pourquoi il était important que je l’écrive. Pour à nouveau convoquer le public. Pour qu’il décide si oui ou non j’étais un héros. Moi, je ne le sais pas.
*
Je me levai, pris mon sac par sa lanière à moitié déchirée, le lançai sur mon dos et restai un instant debout, pétri de douleur et d’incrédulité, face à la borne.
La salle était vide. Le monde était vide.
J’étais seul, avec mon courage et mes doutes. Dehors, la vie m’attendait, le lycée, la fac, tout le reste, les épreuves, les échecs, l’ennui, les joies, la reconnaissance. Il suffisait que je sorte. Que je passe la porte et reprenne le cours de mon existence, mais je restai interdit. Je ne pouvais pas détacher mon regard des deux mots qui clignotaient à l’écran, deux mots comme un refuge et une malédiction, un appel, une tentation, ces deux mots que les joueurs du monde entier haïssaient et adoraient tout à la fois.
Ils étaient d’un jaune incandescent. Ils brûlaient mon passé d’un côté et mon avenir de l’autre. Ils ne voulaient pas que je me jette tout de suite dans le grand bain du destin. Ils voulaient que je continue à apprendre, que je continue à jouer.
Ces deux mots disaient:
