Enfin, ça n’était pas exactement Jean-Claude Van Damme, vous imaginez bien.
C’était peut-être un élève, ou un habitué de la salle, ou bien était-ce un spectre, le souvenir composite de tout ce que j'avais vu et entendu sur ce jeu, sur les sports de combat, sur la vie, ayant pris corps et abdos saillants pour devenir un personnage de ce récit. Peu importe. A mes yeux, celui qui s’est approché de la borne ce jour-là, pour me conseiller, m’encourager et me sauver la mise, avait les traits de Jean-Claude, du maître incontesté de la castagne en cette dernière décennie du XXe siècle.

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Ne riez pas.
Adolescent, j’adulais Jean-Claude Van Damme. J’avais pratiqué quelques années le karaté et le jujitsu et je passais des heures à essayer de reproduire le fameux coup de pied sauté retourné qui était la marque de fabrique du Belge.
J’y arrivais de temps en temps.

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Au milieu des années 90, Van Damme était jeune et n’était pas encore la star fantasque que nous connaissons. Il avait tourné les mythiques «Bloodsport» et «Kickboxer» et le succès de «Full Contact» l’avait installé comme un acteur important des films d’arts martiaux à Hollywood. Il n’avait pas encore donné ses interviews surréalistes; personne ne se moquait de lui. Au pire, le grand public l’ignorait, comme n’importe quel autre acteur de série B.

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Jean-Claude Van Damme pouvait tenir un yoko-geri au-dessus de sa tête comme s’il faisait un grand écart facial à la verticale, debout sur une jambe.
Qui avait envie de se moquer d’un type qui savait faire ça?

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L’ironie voulait qu’en 1994, il avait interprété Guile dans la pitoyable adaptation cinématographique de Street Fighter. C’est probablement ce qui explique pourquoi c’est son visage à lui qui me revient quand je pense à cette journée séminale.

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J’étais fan. Je connaissais ses films par cœur. Je les avais décortiqués afin d’étudier ses mouvements et sa manière d’exécuter ses prises. Quand à la fin de «Kickboxer», face au terrible Tong Po, champion de boxe thaï, il demandait à ce qu’on lui retire ses bandelettes sur les mains, et que son copain moustachu levait le poing en l’air, entraînant la foule à crier «Nok su kao!», «le guerrier blanc» en langue thaï, j’avais des frissons, je combattais avec lui. Avec lui, j’étais invincible.
Sur le tatami de la MJC de Migennes, je me faisais battre par n’importe quel débutant, mais quand je regardais «Kickboxer», j’étais ceinture noire, je réussissais tout, je le faisais avec classe, j’étais irrésistible.

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De temps en temps, j’avais besoin de l’être.

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«Le point faible de Bison, dit Jean-Claude, c’est qu’il met trop de temps à se relever. Si tu l’électrocutes à ce moment-là, il est vulnérable. Il ne peut placer aucun coup.»
La star ponctua sa phrase d’un clin d’œil, serra son poing devant mon visage et se mit à crier:
«Nok su kao! Nok su kao! Nok su kao!»
Dans la salle d’arcade, les lycéens levèrent leurs poings, les uns après les autres, et accompagnèrent Jean-Claude.
«Nok su kao! Nok su kao!» scandaient-ils. Le guerrier blanc. Le guerrier Blanka!
Alors je me tournai vers l’écran et je découvris que là aussi, autour de la cloche rituelle, au sein même de Shadaloo, la base thaïlandaise de Bison, le public pixellisé levait les poings en l’air et répétait le même mot d’ordre: «Nok su kao! Nok su kao!»
Oui, exactement comme dans «Rocky IV», où le public russe cesse d’encourager Drago pour crier le nom de Rocky, j’avais réussi à conquérir le cœur des Thaïlandais. J’étais galvanisé.
«Nok su kao! Nok su kao!»
Je saisis le joystick, serrai les dents, et me tins prêt pour le début du deuxième round.

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Au signal de l’arbitre, Bison bondit sur moi. Cette fois, je ne me laissai pas surprendre. Je me projetai dans les airs pour esquiver son attaque brûlante. La torche psychique passa sous mes pieds. Bison atteignit le bord du cadre et fit demi-tour pour lancer une nouvelle attaque. Au même instant, je retombai au sol, juste à côté de lui.
Afin de le prendre de vitesse, j’enchaînai une série de «Low Punch» qu’il ne parvint pas à parer. Je conclus ma combinaison avec une balayette retournée qui l’envoya au tapis. C’était le moment. Ignorant la douleur dans mon bras droit, je martelais le bouton afin de faire affluer en moi l’électricité de l’anguille. Les éclairs recouvrirent mon corps.
«Nok su kao! Nok su kao!» criaient toujours les spectateurs, à l’intérieur et à l’extérieur du jeu.

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Alors qu'il essayait de se relever, Bison s’électrocuta une première fois, puis une deuxième. La troisième l’acheva.
Avais-je rêvé ou l’arbitre venait-il de dire NOK SU KAO WINS?
LE GUERRIER BLANKA A VAINCU
PERFECT ajouta-t-il.
En effet, je n’avais encaissé aucun coup et récoltais au passage les points bonus.
Des hourras flambèrent dans la salle. J’étais en transe. La douleur refluait, je la domptais. Comme Jean-Claude dans «Kickboxer», j’étais une machine, un monstre, un adversaire inhumain.
Rien ni personne ne pouvait plus m’arrêter.