

Dans la salle collective, chez ma nourrice, où j'ai passé une grande partie de mon enfance, il y avait un baby-foot. Un vrai, identique à ceux qu'on trouvait dans les bistrots. Avec mon copain Corentin, on savait comment l'ouvrir et tirer sur le câble qui libérait les balles.
C'était fou. C'était un luxe insensé.
*
Parce que jouer, à cette époque, c'était dépenser de l'argent.
Pour chaque partie, tout le temps.
*
Si on était nul à un jeu vidéo, on devait payer plus que si on était bon.
Si on était bon à un jeu vidéo, c'était parce qu'on y avait englouti une certaine somme. Parce qu'on avait fait ce sacrifice. Renoncé à tant d'autres choses.
Le lien entre l'argent et le jeu était tellement fort que j'ai encore le souvenir exact de la texture et du poids des pièces de deux, cinq et dix francs qu'on mettait dans les bornes, les baby et les flippers. J'ai dans l'oreille le bruit qu'elles faisaient quand la machine les avalait.
*
Au fond de la salle d'arcade, ce jour-là, il y avait la borne géante de Street Fighter 2. C'était en quelque sorte l'attraction principale.
Géante, ça signifie qu'il ne s'agissait pas d'une simple borne droite, devant laquelle on se tenait debout, à un ou deux joueurs.
Géante, ça signifie que la borne était un meuble complet comprenant une banquette à deux places, une tablette dans laquelle étaient disposés les joysticks et les boutons et un grand écran en face.
*
J'ai du mal à me souvenir de la taille réelle de cet écran. Dans ma mémoire, c'est quelque chose de fabuleux et de surdimensionné. Mais je sais que les écrans plats sont apparus bien plus tard et que ce moniteur devait nécessairement fonctionner avec un tube cathodique. Il ne pouvait pas être aussi grand que je me le représente aujourd'hui. C'est impossible. Sans quoi la borne aurait occupé toute la salle. Pourtant, c'est comme ça que je le vois, plus grand encore que les téléviseurs qu'on a aujourd'hui dans nos salons. Un vrai mur d’images. Dans ma tête.
*
Si ma mémoire a modifié ce paramètre, combien d'autres l'ont été dans cette histoire?
*
Il était rare que quelqu'un s'asseye à la borne géante. Pourtant on ne payait pas plus cher. Seulement, en démarrant une partie à cette place, on ne pouvait plus passer inaperçu. Dès cet instant, l'attraction, c'était nous. Ceux qui prenaient ce risque étaient d'excellents joueurs qui voulaient faire les malins, ou des inconscients qui ne mesuraient pas combien la honte menaçait de les écraser s'ils n'avaient pas le niveau ou l'argent suffisants pour faire tourner le jeu assez longtemps.
*
Je ne sais pas ce qui m'a pris ce jour-là.
J'ai dû me dire qu'il n'y avait pas grand monde dans la salle, en tout cas personne que je connaisse. J'ai dû penser qu'on ne ferait pas attention à moi, que ce ne serait pas long. Street Fighter 2 n'était pas une nouveauté. Le jeu était sorti depuis bien longtemps. Même sur cette borne, certes de taille exceptionnelle, j'ai dû me dire que la partie n'intéresserait personne.
*
Je n'étais pas bon à Street Fighter 2. J'y avais beaucoup joué, c’est vrai, j'étais déjà parvenu à passer les combats standards pour atteindre les bosses, mais je n'étais jamais allé jusqu'à l'affrontement final contre M. Bison.
*
Ce salaud de Bison.
*
Vous savez, c'est lui qui a organisé tout ça. C'est lui qui a envoyé les lettres d'invitation aux huit concurrents. Lui qui paie les billets d'avion pour que les combattants s'affrontent à San Francisco, au Japon, à Moscou... Et pour finir, ce sont ses hommes de mains qu'il faut vaincre pour avoir le droit de se retrouver face à lui et avoir une chance de gagner l'argent.
*
Chaque concurrent a une bonne raison de participer au tournoi : la vengeance, la gloire, le respect.
Et ça, Bison le sait très bien. En nous invitant, il savait qu'aucun de nous ne pourrait refuser.
*
Qu'est-ce qui m'a fait jouer ce jour-là ? M'asseoir seul sur cette grande banquette, à l'endroit le plus en vue de la salle, pour affronter la machine?
Au lycée, on essaie de ne pas faire de vagues. On fait profil bas. C'en est fini de l'insouciance du collège où nous étions encore un peu des enfants. Au lycée, les grands fument du shit, boivent de l'alcool, conduisent des voitures. Un ou deux élèves sont même parents!
*
Peut-être que c'est mon côté conquérant qui a pris le dessus, comme il le fait parfois, cette part de moi qui envers et contre tout se dit «et pourquoi pas?», cette propension à tenter ma chance qui m'a parfois fait accomplir de belles choses, et parfois précipité dans d'humiliants échecs.
*
Quoi qu'il en soit, je pense aujourd'hui que si je me suis assis à la borne géante, ça n'était certainement pas un hasard.
*
J'ai mis cinq francs dans la fente. Un son électronique a retenti et une musique agressive a démarré. J'ai constaté que la borne géante, en plus d'avoir un grand écran, disposait d'une sono puissante. Il aurait fallu être sourd pour être dans la salle et ne pas entendre que quelqu'un commençait à jouer. Si j'avais voulu être discret, maintenant, c'était foutu.
*
Des regards se sont tournés. Des têtes se sont penchées. Mais voyant que ça n'était que moi, c'est-à-dire personne, l'attention des lycéens est retombée. L'indifférence m'a réconforté comme une vieille amie.