

Ce fut une boucherie.
Le patch avait rendu Bison hystérique. Pendant tout le premier round, jamais il ne chercha à mettre un coup de poing ou un coup de pied. Sans discontinuer il exécuta sa prise la plus violente, la torche, qui le faisait se propulser tête en avant, couvert de flammes psychiques, vers son adversaire. Seulement, au lieu de filer en ligne droite, comme dans la version originelle du jeu, il pouvait ici se déplacer en diagonale, envahissant tout l’écran, comme Blanka le faisait avec son roulé-boulé.
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Son premier coup m’atteignit de plein fouet. Lorsque je l’avais vu déclencher sa prise, j’avais eu le réflexe de parader. Mais cela ne suffisait pas contre la torche. Dès qu’elle vous touchait, parade ou non, vous preniez feu à votre tour, d’un feu bleu et irréel.
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Voyant que Bison virevoltait dans tous les sens, je pris la décision de faire de même et me lançai dans un roulé-boulé ininterrompu sous les cris réjouis de l’assistance.
Le tableau était délirant. Jamais on n’avait vu un spectacle pareil. Sur cet écran géant, avec cette sonorisation puissante, c’était encore plus épique. En plus de nous permettre ces mouvements impossibles, le patch générait des bugs visuels. Les corps des belligérants se fondaient dans le décor, éclataient en geysers colorés, se zébraient de neige numérique. Ça ne ressemblait pas à un combat. Plutôt à une chorégraphie pyrotechnique, une vidéo psychédélique, une œuvre abstraite, bruitiste, lettriste, surréaliste qui n’avait plus rien d’un jeu vidéo.
Sur cet écran démesuré, ça n’était plus du sport, c’était de l’art.
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Quelques années plus tard, j’ai commencé à me passionner pour le cinéma expérimental, les œuvres de Len Lye et Stan Brakhage, le glitch-art, l’art génératif. J’ai même travaillé avec Jacques Perconte dont j’admire intensément le cinéma, marqué par la compression des images, la beauté qu’elles recèlent révélée par leur méthodique destruction.
Se peut-il que les patches des machines d’arcade, qui produisaient souvent des perturbations graphiques, aient été mes guides sur le chemin d’un art de l’accident?
Me suis-je familiarisé sans le savoir avec la poésie des images parasitées, alors même que je tentais de mettre la pâté à Bison?
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Le premier round fut serré. Dès que les deux bolides qui s’agitaient à l’écran entraient en collision, leurs barres d’énergie baissaient dans une même proportion. Je perdis cette manche uniquement à cause du premier coup que j’avais encaissé par surprise. Sans lui, l’égalité aurait été parfaite.
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Quand Blanka s’écroula, en flammes, une rumeur s’éleva du public.
Le temps passait. Il était peut-être 10h45 maintenant. Il faudrait bientôt rentrer au lycée. Autrement dit, si je perdais contre Bison, personne ne pourrait prendre la relève et tenter sa chance. La partie serait gâchée et il faudrait tout recommencer, à la pause de midi ou plus tard.
Tous ces gens qui attendaient d’assister à un événement seraient déçus. C’était comme si je les avais invités à une grande fête et que je leur annonçais qu’elle était finalement annulée.
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De tous, c’était moi le plus abattu, moi le plus désespéré. Les autres pouvaient encore s’imaginer que j’avais un tour dans mon sac, que j’étais suffisamment aguerri pour trouver une solution. Or, je n’avais aucune idée, aucune stratégie, aucun coup d’éclat à tenter, et mes mains me faisaient mal. J’avais l’impression que tous les nerfs de mes bras étaient à vif.
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Je me retournai pour interroger du regard les concurrents malheureux du tournoi. Chun-Li aurait peut-être un conseil à me prodiguer. Elle avait dû étudier longtemps la manière de vaincre Bison pour accomplir sa vengeance, pour régler son compte à celui qui avait tué son père. Elle demeurait muette. Ken? Zangief? Honda? Eux aussi étaient dépités, impuissants, faisaient «non» de la tête, l’air grave. Ryu? Dhalsim? Guile? Silence.
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Pour gagner ce combat, désormais, il me fallait un miracle.
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Celui-ci prit la forme de quelqu’un que je connaissais très bien.
Que tout le monde connaissait très bien.
Venu du bout de la rue qui longeait le lycée, fendant la foule sous les yeux ébahis des élèves, un sourire cinématographique imprimé sur le visage, Jean-Claude Van Damme pénétra dans la salle d’arcade.