

J’avais mal. Vraiment mal.
Le combat contre Sagat avait définitivement éveillé la douleur dans mon avant-bras gauche. La pointe sensible prenait naissance au bas de ma paume, près de l’articulation du poignet, et remontait le long de mon tendon jusqu’à la pliure du coude. Il suffisait que j’effleure le joystick avec cette partie de la main pour que tout mon bras soit saisi d’un sursaut insupportable.
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De mon côté droit, c’étaient mes doigts qui se crispaient et ne répondaient plus. Pour m’en servir et frapper les boutons, je devais bouger la main toute entière de haut en bas. L’articulation des doigts seuls était inopérante. Depuis le combat avec Honda, où j’avais découvert que je pouvais avancer tout en produisant de l’électricité, j’avais pris soin de changer de doigt pour tapoter sur le bouton «Punch». Seulement cela faisait trop longtemps et aussi simple que paraisse cette tâche, je n’avais que trois doigts qui puissent l'exécuter correctement: l’index, le majeur et l’annulaire. Ils étaient tous les trois paralysés désormais.
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J’avais mal. Vraiment mal. Et alors?
Est-ce que j’allais partir maintenant? Alors que tous ces gens attendaient que j’accomplisse un exploit historique? Non. Douleur ou pas, je devais combattre. Comme Rocky, comme Daniel dans «Karate Kid».
Le cinéma des années 80 m’avait appris à vaincre dans la souffrance. Il était temps de réciter ma leçon.
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Qui plus est, j’étais habitué à supporter la douleur de jouer. Quelques années plus tôt, j’avais supplié mes parents de m’acheter un joystick révolutionnaire pour mon Amstrad 6128. C’était le Navigator de Konix. Les publicités promettaient une prise en main inédite. Son design était futuriste. Il ne se posait pas sur la table comme tous les joysticks: il fallait le tenir comme un revolver de la main droite et saisir le petit manche sur le dessus de l’autre main. Le bouton se situait sur le devant et s’actionnait de l’index droit, comme la détente d’un flingue. Ce joystick me faisait rêver.
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Après des semaines de harcèlement, mes parents avaient craqué et le Navigator fut à moi.
Il me fallut seulement une ou deux heures de pratique pour réaliser que cette manette était une torture pour un joueur. Son utilisation intensive donnait des crampes et des ampoules. Le contrôle n’était pas non plus exceptionnel et la position peu naturelle pour les doigts faisait transpirer à tel point que la prise en main devenait rapidement délicate. Pourtant, j’avais fait un tel cirque auprès de mes parents pour l’obtenir qu’il était impensable que je la remette dans sa boite et reprenne mon ancien joystick.
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J’ai donc joué des mois avec le Navigator. Je me suis ruiné les doigts dessus. Je m’y suis déchiré les articulations. Et c’est aussi avec le Navigator que j’ai terminé l’abominable «Navy Moves». Le champ de mines flottantes, vous vous souvenez? Après ça, croyez-moi, aucune douleur ne vous fait peur.
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Je ne pris pas l’avion cette fois. Tout comme Sagat, son sbire borgne, Bison vivait en Thaïlande, d’où il contrôlait ses activités criminelles. Il avait probablement tout vu, mes premiers combats hésitants, la découverte des prises spéciales, mon acharnement à détruire mes adversaires sans y mettre les formes. Le message était passé. Il savait que je n'étais pas là pour faire de la figuration. J'étais là pour vaincre, pour moi, pour tous les autres.
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L'écran afficha nos noms.
BLANKA VS M. BISON
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Il était là. Il m’attendait au pied d’une immense cloche rituelle qui sonnait le glas et ne cesserait de le faire durant tout le combat.
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Je me rassis sur la banquette, pris une profonde inspiration et empoignai le joystick en me mordant les joues. Bison se débarrassa théâtralement de sa cape. Il se mit en garde.
Le silence se fit dans la salle d'arcade.
La cloche tinta.
La voix de l'arbitre résonna.
«Fight!»