Il était 10h43.
Chaque round durait 99 secondes maximum.
Chaque match durait trois rounds maximum.
Si je n’ajoutais pas d’argent dans la borne, la partie serait terminée dans 594 secondes maximum. Presque dix minutes. C’était beaucoup trop.

*

Mon corps se couvrit d’électricité. Mon poignet gauche aussi.
Quand on joue trop longtemps, on peut ressentir de véritables décharges électriques dans les membres. Ca ne faisait pas si longtemps que la partie avait démarré, mais j’avais mis dans mon jeu une telle intensité que c’était comme si j’étais accroché à cette borne depuis des heures.

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Sagat ne se laissa pas avoir, il me lança un projectile enflammé. Je fus rassuré de voir que celui-ci ne se dédoublait ou ne se détriplait pas. En revanche, je fus obligé de stopper nette ma prise pour parader. J’encaissai le choc. Sagat était déjà en route pour placer la suite de son enchaînement: un violent coup de genou sauté.
Mais ce qui était souvent un avantage pour lui fut ici un inconvénient. Il bondit trop haut et me laissa ainsi le temps de reprendre ma prise électrique. Il tomba sur moi pour y griller. Ca ne commençait pas si mal, pensai-je.

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Quand le géant thaïlandais cherchait à me frapper, j’actionnais mon champ électrique. Quand il tentait de m’atteindre avec son «Tiger shot» enflammé, je me roulais en boule et bondissais au travers de l’écran pour le percuter de plein fouet. Ma tactique n’était pas très orthodoxe, mais elle fonctionnait. La barre d’énergie de Sagat baissa, coup après coup, et je gagnai le premier round.

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Pourtant j’étais inquiet.
Plus que de perdre, j’avais peur d’ennuyer mon public.
Ou plutôt, j’avais peur qu’il me trouve nul à toujours utiliser les mêmes prises, à toujours jouer la sécurité, à ne pas prendre le risque d’affronter mon adversaire à la loyale, en cherchant à placer la bonne prise au bon moment.

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Si on en jugeait par mon jeu, je n'étais pas un samouraï, je n'étais pas un héros, j'enfreignais le code des arts martiaux. Si j'avais été un personnage dans un film, j'aurais été le méchant, celui qui énerve tout le monde parce qu'il ne respecte rien.

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Plus que de perdre, j’avais peur qu’on me méprise.
«Ce gars-là, racontera-t-on, il a fini Street Fighter 2 mais franchement, il suffisait de taper sur un bouton, n'importe qui d'autre aurait pu le faire. C'est pas un joueur, c'est un tocard, un minable.»

*

Quand on est au lycée, c’est comme si on possédait un organe supplémentaire, logé dans notre poitrine, entre le cœur et les poumons.
C’est un organe qui produit de la honte et de la peur.
C’est un organe qu’on sent toute la journée à l’intérieur de nous.
Il gonfle pour se rappeler à notre bon souvenir.
Il nous rappelle qu’on existe, qu’on vit au milieu des autres, que les autres nous regardent, qu’ils ont une opinion sur nous, qu’elle est souvent mauvaise.
C’est un organe qui nous oblige à toujours nous demander ce que les autres pensent de nous.
C’est un organe qui, physiologiquement, nous fait nous sentir comme de la merde.

*

Alors que faire? Perdre en héros ou gagner en sale type?
Je choisis de gagner et poursuivis ma stratégie rébarbative.

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Au terme du deuxième round, j'exécutai un dernier roulé-boulé et Sagat s’écroula de ton son long.
YOU WIN s’inscrivit en lettres clignotantes sur l’écran.
Je fis une grimace, rentrai les épaules, fermai les yeux et attendis le "pollice verso" de la foule.

*

Les applaudissements éclatèrent dans la salle d’arcade. C’était une vague, un raz de marée. Des applaudissements? Alors comme ça, ça ne les dérangeait pas que je joue salement? Je n'étais pas un tocard? Je n'étais pas un minable? Les cris et les encouragements me le confirmaient. J’avais l’impression que les bravos venaient même de dehors. Pouvait-on seulement voir l’écran depuis l’extérieur?
Il semblait que le public ait lui-aussi décidé d'oublier que ça n'était pas le véritable Street Fighter 2 qui tournait sur cette machine. Dans un bel et grand aveuglement collectif, nous cheminions ensemble vers une gloire factice et un triomphe de pacotille.

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Et alors? Je poussai un cri à mon tour, le premier depuis le début de la partie. Je criai victoire avant d’avoir gagné. Perdre contre Bison, ça n’était pas vraiment perdre.
Je me levai de mon siège, serrai les poings et poussai à nouveau un «wouuuh» tonitruant en regardant autour de moi.

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La salle était bondée. Je ne savais pas d’où tous ces gens étaient sortis. Personne n’avait donc cours à cette heure-là? Dans le maelstrom de corps et de sourires, de poings levés et de mains frappées, il y avait encore les deux Terminales à lunettes, Zangief, Guile, Ken, Ryu et tous les autres. Il y avait des gars du lycée professionnel, des collégiens, des types déscolarisés qui zonaient dans le secteur, mais il n’y avait aucun de mes amis. Dans toute cette foule, je ne voyais aucun visage connu.

*

Je sais ce que vous êtes en train de vous dire: si personne ne m’a vu terminer Street Fighter 2, si personne ne peut corroborer ma version des faits, j’ai peut-être tout inventé.

*

Mais alors expliquez-moi. Si vraiment tout ça n’est qu’un mensonge, pourquoi est-ce que ça me coûte autant de vous le raconter?