

Le combat contre Vega ne posa pas de problème particulier à Blanka. En revanche, il m’en posa à moi. De plus en plus, je devais alterner le choc électrique et d’autres prises car mes mains et les tendons de mes avant-bras commençaient vraiment à me faire mal. Or, plus j’alternais et plus je risquais de m’exposer.
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Vega était vif. Il pouvait bondir, se cacher sur le grillage qui servait de fond de scène et attaquer de n’importe où très rapidement. Il saisissait la moindre opportunité de frapper. Dès que je baissais ma garde, je perdais des points de vie.
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J’ai vaincu Vega en trois rounds en prenant le risque de perdre volontairement un round pour reposer mes muscles et mes articulations. Il restait encore deux combats à mener et les deux adversaires suivants disposeraient du tir à distance, dont personne ne pouvait prédire de quelle manière le patch les avait modifiés. Sagat et Bison étaient des combattants redoutables en temps normal. Avec cette version du jeu, ils devaient être surhumains.
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Je ne sais plus à quelle époque de l’année s’est déroulée cette histoire. En revanche, je sais qu’il faisait une chaleur infernale à l’intérieur de la salle, du fait de mon activité physique conjuguée à la présence de dizaines de personnes autour de moi.
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La rumeur selon laquelle un type était en train d’affronter les bosses de Street Fighter 2 avait couru aux abords du lycée à grande vitesse, si bien que d’autres curieux s’étaient ajoutés à ceux déjà présents depuis le début. L’avantage de la borne géante, c’était que tout ce petit monde pouvait assister à la partie.
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J’étais l’attraction. Mon cartable dépenaillé posé à mes pieds, mes cheveux gras et humides collés à mes joues constellées d'acné, un t-shirt «Incesticide» trop grand et trempé de sueur, je vivais mon quart d’heure de célébrité.
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La transpiration sur mes mains était telle que j’avais de plus en plus de mal à tenir fermement le joystick dont le plastique noir glissait sous mes doigts.
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Un nouveau «Oh!» s’éleva du public quand apparut Sagat. Beaucoup de lycéens ne l’avaient jamais vu et quand on voyait Sagat pour la première fois, surtout sur un écran pareil, on ne pouvait être qu’impressionné tant sa taille dépassait de loin celle de n’importe quel autre personnage du jeu. Son air patibulaire et son cache-œil de pirate parachevait le terrifiant tableau.
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«Fight!»
L’allure de Sagat, toutefois, n’était pas ce qui me faisait le plus peur. C’était sa manière de combattre, ultra-rapide, ultra-violente, de près, de loin, avec ses immenses jambes et ses bonds meurtriers.
J’avais déjà vu d’autres joueurs l’affronter et tous avaient été anéantis en deux rounds. Même si j’avais conscience de mon avantage, je n’étais pas du tout certain de remporter ce combat-là. Au fond de moi, je commençais même à me demander si j’allais remettre une pièce de cinq francs une fois le match perdu, pour avoir le droit de tenter ma chance à nouveau contre ce démon. Que souhaiterait le public? Que je m’acharne? Ou que je laisse ma place à un meilleur joueur?
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Dans un jeu vidéo, comme dans n’importe quel combat de la vie, quand on monte sur le ring en se disant qu’on va probablement perdre, on a déjà à moitié perdu.