

Quand j'ai eu l'idée d'écrire ce texte, je me suis dit qu'il fallait que je rejoue quelques matchs pour vérifier si ma mémoire était fiable. Moyennant une poignée d'euros, j'ai téléchargé Street Fighter 2 sur ma console Playstation 3 et j'ai débuté une partie.
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C'était nul.
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Pourtant tout était là, fidèle à mon souvenir: les personnages pixellisés, la musique qui donne envie de mettre des coups de poings dans un sac de sable, la voix martiale de l'arbitre, les réacteurs de l'avion, tout.
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Mon problème, c'était le joystick. En fait, c'était l'absence de joystick.
Dès l'apparition des consoles, les joysticks ont peu à peu disparu, remplacés par les joypads, ces manettes miniatures dotées de joysticks miniatures et de boutons miniatures permettant à des joueurs miniatures de jouer à des jeux miniatures.
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Cette modification de la manière de jouer n'est pas anodine. Elle est primordiale.
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Jouer à un jeu vidéo avec un joystick, c'est à dire avec un bâton, comme son nom l'indique, c'est engager physiquement la totalité de sa main et de son poignet. Sur les bornes d'arcade, on empoigne littéralement le manche, comme les guidons de nos vélos, les manettes des baby-foot, les mains de nos copains. On est dans le monde, on sue avec lui, on est des humains en train de se confronter à des machines récalcitrantes. On y met notre cœur, notre rage, notre corps.
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A contrario, avec un joypad, on se contente de titiller un bitoniau avec notre pouce. Avouez qu'on ne parle pas de la même chose.
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Après plusieurs heures de jeu au joypad, on a mal aux doigts.
Après plusieurs heures de jeu sur une borne d'arcade, on a mal partout.
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Il y a certainement des jeux auxquels on peut jouer indifféremment avec un joystick ou un joypad, mais Street Fighter 2 n'en fait pas partie. La manière d'exécuter les coups spéciaux a été conçue pour le joystick. Balancer un «Hadôken» avec un joypad revient à se déboîter le pouce une fois sur deux. Le faire avec un joystick, c'est tirer vers soi avec ses phalanges puis pousser d'un coup de paume vers l'adversaire. Tous les muscles de la main sont impliqués et avec eux ceux de l'épaule, du haut du corps, du bassin, et même des jambes.
Quand on projette une boule d'énergie, on le fait vraiment.
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Jouer avec un joypad, c'est un peu comme jouer au flipper sans les hanches.
C'est comme faire du vélo d'appartement.
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Un joypad, c’est Patrick Bruel.
Un joystick, c’est Rachmaninov.
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On aurait dû comprendre ce qui était en train de se passer, que le joystick était en train de laisser sa place au joypad, autrement dit que les consoles d'appartement étaient en train de tuer nos bonnes vieilles bornes d'arcade, quand le magazine de référence de l'époque, «Joystick hebdo», a commencé à parler de Nintendo et compagnie dans un cahier spécial, intitulé opportunément «Joypad».
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A l’origine, «Joystick», ça n'était pas un magazine pour les joueurs du dimanche. Par exemple, à la fin de chaque numéro, il y avait des patches pour modifier les jeux du moment. Je veux dire que dans ce magazine, il y avait des programmes complets, imprimés dans les dernières pages. Si vous les tapiez sur votre ordinateur, vous aviez un petit logiciel qui modifiait les jeux.
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Vous imaginez ça? Des lignes et des lignes de code à recopier pour avoir des vies infinies à «Barbarian 2» ou le fusil laser dès le début à «Gryzor».
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On ne s'est pas méfiés non plus quand le cahier «Joypad» est devenu un magazine à part entière, indépendant de «Joystick», comme une tumeur qui aurait trop enflé et se serait détachée de l'organisme hôte.
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Pour finir, le magazine «Joystick» a disparu, et «Joypad» a suivi le même chemin, tué par le même monstre: internet.
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Aujourd'hui, si vous diffusez en ligne un patch qui permette de modifier un jeu, on ne vous félicitera pas; on vous mettra en prison.