Je fis craquer mes doigts, je fis rouler mes épaules, j’empoignai le joystick et je vainquis Guile en remportant les deux rounds suivants. Ma tactique? Roulé-boulé volant et électricité mobile. Point final. Dès cet instant, je ne fis plus de cadeau. Et pourquoi en aurais-je fait? Même ces deux prises spéciales pouvaient être contrées. Mes adversaires ne se privèrent pas pour le faire.

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Dans les combats qui suivirent, je perdis de l’énergie, je perdis même des rounds. Je fus à deux doigts de perdre la partie contre Ryu, lorsqu’au troisième round décisif, la sueur qui coulait sur ma paume fit glisser ma main du joystick et stoppa ainsi le champ électrique de Blanka.
Ryu en profita pour m’asséner un «Shoryuken» qui ne me laissa qu’un infime trait jaune dans la barre d’énergie sous les cris de stupeur du public. Venu d’on ne sait où, un réflexe me fit alors décocher un coup de griffe qui envoya Ryu au tapis. Pour la première fois, deux ou trois lycéens se laissèrent aller à m’applaudir.

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Oui, à m’applaudir.
J’étais sorti de cours à 10 heures sans savoir comment tuer le temps et voilà que je me retrouvais assis à une borne géante, devant une foule d’une vingtaine de personnes, en train de régler son compte au jeu vidéo le plus populaire de son époque.

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Merde, mes cours.
Tandis que l’avion m’emmenait à Las Vegas pour affronter Balrog, je jetai un œil à l’horloge sur le mur: 10h41.
Si vraiment j’avais la possibilité d’aller jusqu’au bout du jeu, je n’avais que 19 minutes pour le faire. Et encore, c’était sans compter le temps qu’il fallait pour sortir de là, traverser la route, entrer dans le lycée et rejoindre ma salle de classe qui, de surcroît, se trouvait à l’autre bout du bâtiment.

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Bien sûr, pour accomplir un exploit aussi exceptionnel, je pouvais toujours décider de sécher le prochain cours. Mais je n’étais pas le seul à devoir rentrer en classe. Mon public aussi. Et quel intérêt y aurait-il eu à terminer le jeu, seul devant ma borne, sans personne pour en être témoin?
Une main se posa sur mon épaule. Je reconnus Ken Masters, en kimono rouge, la chevelure blonde tachée de sang, l’arcade sourcilière éclatée, la joue gonflée.
«Se battre contre toi, me dit-il, c’était pas de la tarte.»

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J’approuvai d’un hochement de tête pour qu’il comprenne que lui aussi avait été valeureux. Les lumières de Las Vegas scintillaient. Balrog sautillait. Peu avant que le combat ne commence, je regardai plus attentivement le public, celui de la salle d’arcade, celui de Las Vegas. Il y avait les quelques lycéens que j’avais vus en entrant, mais il y avait aussi les combattants des rues, mes adversaires, tous ceux qui s’étaient inscrits à ce tournoi pour en découdre avec Bison, ceux que je venais de vaincre.

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Ils ne m’en voulaient pas. Désormais, ils m’encourageaient, parce qu’il fallait que quelqu’un aille jusqu’au bout, que l’un d’entre nous anéantisse celui qui nous avait convoqué ici.
Dans la salle d’arcade, avec moi, il y avait Ken et Ryu, les frères ennemis, Zangief le catcheur russe qui dépassait tout le monde d’une tête, Chun-Li aux cheveux défaits, qui n’avait pas pris le temps de réagencer son chignon après notre combat. Il y avait aussi Dhalsim le yogi dont les membres extensibles pendaient sur le sol, Honda le sumo, et Guile le G.I. Tous se serraient dans l’espace exigu, entre les Terminales à lunettes et les minettes de Seconde que l’attroupement avait attirées.
Tous comptaient sur moi.
Je n’avais plus le choix. Je devais accomplir mon destin, et je devais l’accomplir très vite.