

Grâce à mes deux prises miracle, j’ai bien sûr battu Honda, en seulement deux rounds, et pour le combat suivant, je me retrouvai face à Guile.
Guile était un militaire américain en treillis qu’on affrontait sur le tarmac d’une base aérienne. Avions de chasse, minettes aux fortes poitrines, militaires en uniformes et Ray-Ban: le décor était familier.
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Nous sortions de la grande époque du cinéma de guerre froide américain. «Top Gun», «Rambo» et tous leurs succédanés avaient colonisé notre imaginaire. Quant aux jeux vidéo, ils étaient eux-aussi de bons petits soldats de l’armée culturelle états-unienne envoyée pour conquérir le monde. Au cinéma, on voyait Stallone casser la gueule des Russes et dans les salles d’arcade, on pilotait un chasseur F14 dans «After Burner», on affrontait le Vietcong, M16 en bandoulière, dans «Commando» et on fonçait sur les routes de Californie au volant d’une Ferrari Testarossa avec notre petite copine blonde sur le siège passager dans «OutRun».
La guerre était perdue. De Gaulle était mort. Désormais, tout ce qui était classe, tendance, cool, tout ce dont pouvait rêver un adolescent d’une ville de province française au début des années 90, était américain.
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«Fight!» Et Guile envoya instantanément son projectile. Ordinairement, c’était un genre de boomerang lumineux. Avec le patch, celui-ci devenait une boule de feu hérissée de lames enflammées qui se dédoublait, l’une d’elle continuant à filer en ligne droite, l’autre partant en diagonale. Si on ne bougeait pas, on se prenait la première. Si on sautait, on se prenait la deuxième. Bêtement, j’avais sauté et encaissé mes premiers dégâts. Si j’étais resté au sol, une parade m’aurait permis de limiter les points de vie infligés. J’enregistrai l’information pour la prochaine fois, si jamais il devait y avoir une prochaine fois. Guile fonçait déjà sur moi et le public fut parcouru d’un frisson. Ainsi, Blanka n’était peut-être pas invincible. D’autres personnages disposaient aussi d’améliorations qui les rendaient encore plus agressifs.
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Après avoir battu Honda si facilement, je m’étais senti en confiance. Je me disais que mes coups spéciaux me permettraient de gagner, ou du moins d’arriver jusqu’à Sagat, sans trop de difficulté. Toutefois, la foule commençait à s’accumuler autour de la borne et il fallait que je lui donne un peu de grain à moudre, que je fasse un peu le spectacle, que je laisse croire aux personnes présentes que j’étais un bon joueur, et pas seulement un pauvre type favorisé par une modification du programme.
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Je décidai donc de varier les tactiques, de donner un coup de pied ou un coup de poing de temps en temps, de tenter une projection par-ci, par-là. Qui sait? Les plus naïfs croiraient peut-être que j’étais un vrai champion.
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Après m’être pris le premier projectile de Guile, puis le deuxième projectile de Guile et encore plus après avoir perdu le premier round, je sus que cela ne se passerait pas comme prévu, que malgré le patch, tout ne serait pas si simple. Je sus aussi que ce qui allais suivre ne serait pas beau à voir. Que ce ne serait pas du beau jeu. Plus que jamais, je compris que je pouvais perdre.
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Alors je laissai tomber mon idée de faire le malin, mon très altruiste projet de varier les coups. Je décidai au contraire de m’en tenir à la tactique la plus efficace: électricité mobile et roulé-boulé volant.
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Au diable les spectateurs. Ils pourraient bien me huer comme un stade l’aurait fait d’une équipe d’Italie qui joue la montre au foot. Je m’en moquais. Je voulais gagner. Et tant pis si ce devait être salement.