

Je l’ai déjà dit: je n’étais pas très doué à Street Fighter 2. Il restait donc la possibilité pour que je ruine l’espoir que les spectateurs commençaient à placer en moi. Pire, ce que j’avais découvert par hasard, que Blanka, dans cette version très particulière du jeu, était un personnage ultra-puissant, désormais, tout le monde le savait. Si j’échouais, le premier joueur à passer après moi irait au bout sans problème. Parmi les quelques personnes qui regardaient maintenant ma partie, je savais qu’il y avait des gens curieux de voir jusqu’où je pouvais aller, et pourquoi pas découvrir la fin du jeu, chose très rare dans une salle d’arcade, mais il y avait aussi ceux qui souhaitaient secrètement que je me plante pour pouvoir s’asseoir à leur tour à la borne géante et devenir les stars du jour à moindre frais.
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A cette période de la vie, il est tentant de satisfaire ceux qui souhaitent votre échec.
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Oubliez ce que je vous ai dit sur l’agilité, la capacité à placer la bonne prise au bon moment, la coordination mystique entre le corps et l’esprit. Pour effectuer les deux attaques mortelles de Blanka, vous l’avez compris, la combinaison de touches était la plus bête qui soit. En gros, il fallait taper très vite sur un seul bouton. N’importe quel débile pouvait le réaliser dans la version normale du jeu.
C’était d’ailleurs pour ça que Blanka était l’un des personnages favoris des débutants.
C’était aussi pour ça que je l’avais choisi.
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J’apporte ici une précision.
Aujourd’hui, quand on joue à un jeu de combat, il est facile de trouver les combinaisons de touches permettant de déclencher les coups spéciaux. Elles sont inscrites dans la notice papier, sur un écran d’informations du jeu lui-même, et si ça n’est pas le cas, on peut sans problème les dénicher sur le web.
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L’histoire que je vous raconte se déroule avant l’apparition d’internet et aucun de ces jeux d’arcade ne disposait d’écran d’informations indiquant la marche à suivre.
Alors dites-moi. Quand vous étiez un gamin qui entrait dans un salle d’arcade et mettait cinq francs dans un jeu de combat, quel moyen aviez-vous de savoir que le souffle enflammé de Dhalsim s’effectuait en tournant le joystick d'un demi-tour complet vers le bas avant d'appuyer sur une touche de coup de poing?
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Voilà.
Vous n’aviez aucun moyen de le savoir.
Les coups spéciaux, on les découvrait par hasard, on cherchait à les reproduire, et quand on y arrivait, on le répétait à nos copains, qui le répétaient à leurs copains.
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Il y avait une mémoire orale des coups spéciaux.
Nous étions comme des griots qui portions et colportions le savoir du jeu.
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Nous n’avions pas besoin d’internet.
Le réseau, c’était nous.