

Il y a peu d'épisodes glorieux dans ma vie et moins encore qui le soient autant que ce jour où j'ai terminé Street Fighter 2 dans la salle d'arcade devant le lycée.
Pourtant, cette gloire, je l'ai volée.
J'aimerais aujourd'hui raconter la vérité. Tout du moins essayer.
Quand on raconte sa vie, on peut la rendre épique ou misérable. Ce que l'on a réellement vécu n'est ni l'un ni l'autre.
*
Ce jour-là, j'étais sorti de classe à dix heures à la faveur de l'absence d'un professeur et m'étais dirigé machinalement vers la salle de jeux située juste en face de l'entrée principale. J'espérais y retrouver là-bas un ami qui soit aussi désœuvré que moi mais il n'y avait personne que je connaisse et mon sac sur le dos, j'avais flâné parmi les bornes en identifiant les nouveaux jeux vidéo qui venaient d'être installés. J'avais quelques pièces de cinq francs en poche ; peut-être trouverai-je une bonne raison de m'en séparer. Pour acheter de la nourriture ? Pas question. Pour faire disparaître l'agaçant « Insert coin » clignotant sur des écrans cathodiques striés de pixels ? Certainement.
*
C'était une époque singulière pour le jeu vidéo. Les consoles et les ordinateurs personnels n'avaient pas encore la puissance suffisante pour rivaliser avec les bornes payantes qu'on trouvait alors dans le moindre bar de la moindre ville de province. Quel que soit le jeu vidéo concerné, sa version arcade était techniquement infiniment supérieure à celles qu'on pouvait se procurer dans le commerce, si bien que les salles d'arcade étaient des lieux de rendez-vous prisés de tous les joueurs, des galeries d'avant-garde où pour quelques pièces, on pouvait manipuler des technologies ludiques qui n'entreraient dans nos foyers que des années plus tard.
Une salle d'arcade, c'était l'opportunité de conduire une formule 1 quand chez nous, on roulait en 2CV.
*
Toutes les générations se croisaient dans les salles d'arcade. C'était un microcosme passionnant et excitant, une version concentrée de la cour de récréation, sans la sonnerie, sans les surveillants, sans les devoirs, avec seulement le jeu et le bonheur de brûler un temps dont nous pensions regorger. Les plus grands y terrorisaient les plus petits. Les plus petits y admiraient les plus grands, leurs habits, leurs mobylettes, leurs clopes au bec, leurs voitures et surtout leurs scores.
*
Car tout le monde jouait.
Les mots « geek » ou « gamer » n'existaient pas, pas plus que ceux à qui ils faisaient référence. Jouer à un jeu vidéo était naturel et ne vous classait dans aucune catégorie sociale. A de nombreux égards, exceller sur une borne d'arcade avait même un pouvoir de séduction certain sur votre entourage car à l'exception de quelques premiers de la classe toujours le nez dans leurs révisions, chacun reconnaissait la difficulté technique de l'entreprise, l'abnégation nécessaire pour l'accomplir ainsi que l'agilité et la concentration qu'il fallait déployer pour obtenir un résultat.
*
La raison principale à cela, c'était que le jeu vidéo se pratiquait alors collectivement, en public pourrait-on dire. Vous n'étiez pas un gamin un peu taré et asocial le nez collé devant son écran enfermé dans sa chambre.
Quand vous jouiez à un jeu vidéo, vous étiez le membre identifié d'une communauté se livrant à une activité banale sous les yeux de tous.
*
Personne ne pouvait jouer seul chez soi. Pas vraiment.
Jouer, c'était l'obligation de se frotter à la communauté.
Jouer, c'était être nécessairement avec les autres, que ce soit dans une salle d'arcade ou dans un bar, que vous jouiez à un jeu vidéo ou au flipper, au baby-foot ou à rien du tout : vous étiez là, nous étions ensemble, nous faisions tous partie du même monde.