La demi-camionnette Citroën décrivit une courbe de plusieurs centaines de mètres au-dessus des vallons éventrés et des coulées de lave meurtrières.

— Zut, dit Brendy. On lui a même pas demandé si c’était une fille ou un garçon.

Et alors que le véhicule perdait de la vitesse et commençait à tomber, la bâche de cirque bicolore fixée à l’arrière se déploya tel un parachute et Dominique plana tranquillement pendant encore plusieurs dizaines de secondes. Puis, le C15 se posa avec fracas dans le bas de la vallée, sur ce qui ressemblait à une route mais qui était en fait une longue traînée de magma en fusion. Brendy et Jean virent le véhicule accélérer, les pneus fumants. Contre toute attente, Dominique ne fondit pas et parvint à piloter jusqu’à un endroit sûr, avant de disparaître au loin.

— On dira ce qu’on voudra, fit Jean, c’est vraiment increvable, un C15.

Un bruit tonitruant fit vibrer la falaise dont un morceau venait d’éclater, libérant des tonnes de lave un peu plus haut. En quelques instants, Brendy et Jean se retrouvèrent cernés par la roche magmatique. Une fournaise en haut, une fournaise en bas, le vide de chaque côté : ils étaient pris au piège. C’est là que Brendy tenta le tout pour le tout en utilisant une ruse ancestrale.

— Il fait chaud, vous trouvez pas ? dit-elle en tirant sur le col de son débardeur. On pourrait peut-être retirer nos habits.
— C’est dingue, dit Jean, comme s’il n’avait pas entendu. Ça fait vraiment penser à la fin du Seigneur des Anneaux, quand Frodon et Sam ont détruit l’anneau et qu’ils pensent que tout est perdu au milieu d’un océan de lave. Mais… regardez !

Jean montrait un petit point dans le ciel, un volatile qui s’approchait d’eux. Brendy s’en moquait et fit tomber son débardeur qui se consuma immédiatement sur le sol brûlant.

— Les aigles ! cria Jean. Les aigles viennent nous sauver ! Comme dans le livre !

Brendy n’écoutait pas un mot de ce que racontait Jean. Elle s’affairait déjà sur la fermeture éclair de son bermuda.

— Ah non, corrigea le jeune homme. C’est pas un aigle, c’est un faucon pèlerin. Et il tient quelque chose dans ses serres.

Le volatile passa au-dessus des tourtereaux et largua un bout de tissu scintillant qui atterrit dans les mains de Brendy. C’est là que Jean remarqua qu’elle était en sous-vêtements.

— Mon chouchou, dit-elle.
— Oui ? dit Jean, à présent hypnotisé par la peau halée et le regard de braise de Brendy.

Celle-ci balança au feu le chouchou serti de faux diamants, fit un pas en avant et se colla contre le pépiniériste, qui sentit les deux globes fermes de ses seins s’aplatir sur son torse.

— Ça sent le sapin, fit Brendy.
— Oui, répondit Jean. C’est à cause de mes habits. Impossible de faire partir cette odeur.
— Non, je veux dire, nous sommes condamnés. Il n’y a plus aucun moyen de s’en sortir, à présent. Il faut profiter de nos derniers instants.

Pendant qu’elle parlait, elle faisait glisser ses doigts sur la poitrine de Jean et dégrafait les boutons de sa combinaison tandis que la lave se rapprochait, imperturbable. La chaleur était suffocante mais nos héros ignoraient si c’était dû à la proximité du magma, au réchauffement climatique ou au désir brûlant qui dévorait leurs corps à peine vêtus.

Soudain, une petite boule blanche se posa sur la main de Brendy, puis une deuxième, et une troisième. Elle leva la tête.

— Oh, s’émerveilla-t-elle. Il neige.
— Vous êtes sûre que ce ne sont pas les cendres de ce pays désolant que la nature a enfin renvoyé à son état primordial ?
— Mais non, Jean, regardez. Ce sont de jolis petits flocons, comme dans une romance de Noël. C’est un signe, vous ne croyez pas ?

Brendy approcha son index du visage de Jean et lui déposa un flocon sur le nez. Jean sourit et saisit la main de Brendy. La lave n’était plus qu’à quelques centimètres de leurs pieds et ils se serrèrent un peu plus l’un contre l’autre, alors que des milliers de flocons flottaient romantiquement autour d’eux. En même temps, une mélodie tintinnabulait, et on pouvait presque reconnaître un chant de Noël alors que ce n’était que le son de bouts de roches changés en cristaux qui s’entrechoquaient alors que la terre les régurgitait.

— Finalement, dit Jean, il y a peut-être du bon dans ce dérèglement climatique.
— Quant à moi, ajouta Brendy, j’ai été une vilaine fille. Je crois que je mérite une bonne écologie punitive.

Alors, comme un pied de nez au destin, qui les réunissait au moment où il les détruisait, ils se mirent à rire tous les deux, dans les bras l’un de l’autre, les yeux plongés dans les yeux, leurs peaux ruisselant à l’unisson. Ils sentirent à peine la lave qui leur léchait les pieds et carbonisait leurs chairs.

Enfin, faisant fi de ce monde qui mourait, seulement portés par la ferveur de leur passion, leurs yeux se fermèrent, leurs lèvres se rapprochèrent, et ils s’embrassèrent.

Et ils s’embrasèrent.