Mais tu préfères quand même courir. Le plus vite possible à défaut de lointain. Laisser derrière toi, jeter après, ce qui est sous tes pieds, espérant que le temps en fera de même aussi vite.




















































Le vent bat contre tes tempes, la salive sèche dans ta bouche, les raisons qui te poussent à courir s'évanouissent dans l'effort.




















































Combien le temps passe avant qu'à nouveau tu te diriges vers ta maison ? Le soleil s'est levé et flambe haut dans le ciel. Tu ralentis.




















































Tu as couru si longtemps que tes habits font sur ta peau comme une entrave moite qui te pèse. Gravillons blancs. La poignée sous ta main glisse et le métal en devient doux.




















































Tu ouvres cette porte et reviens. Passer ce seuil décide de l'ici et de l'ailleurs car c'est ta porte et c'est ton seuil et ici c'est chez toi.




















































Tu retrouves ton salon, le tapis de ton entrée, la rampe courbe de l'escalier au bas de laquelle tu pends toujours ton manteau. Tu manques de glisser sur le carrelage frais et souris.




















































Un chien aboie et des enfants jouent dans le jardin voisin. Le soleil est si blanc qu'il a brûlé jusqu'à l'ombre.




















































Entre deux lisses rideaux écarlates, ta pelouse semble fluorescente. Sur le trottoir, une adolescente lascive ondule et affiche une goutte de sueur qui perle à son nombril.




















































Une demi-voiture rampe au ralenti dans la rue. Les passagers masqués de lunettes teintées vérifient que chacun pense à les envier et respirent au rythme d'une sono lancinante.




















































Tu entends les pas de tes enfants qui galopent à l'étage et tu sors une bière du frigo. La fraîcheur du verre te fait frissonner.




















































Tu t'assieds dans ton fauteuil en cuir, celui que tu préfères et sa peau morte craque sous ton poids. Tu souris alors que la transpiration te donne l'impression de fondre.




















































Tu compares mentalement la quiétude de l'été à la paix comateuse de la fin d'une vie. La bière coule en toi, penses-tu, comme la morphine dans les mourants.




















































Tu dis "allô" car le téléphone a sonné et que tu as décroché. La voix de ta femme te rassure et t'apaise et t'apprend qu'elle rentrera bientôt, dans la soirée. Avec les enfants.




















































Tu lèves les yeux et fixes le plafond. Tes enfants à l'étage viennent de muter en une infinité de possibles dont aucun n'est certain tant que tu ne t'y seras pas confronté.




















































L'escalier de chez toi possède une rampe blanche et de la moquette marron en recouvre les marches. Quand on s'avance sur cette moquette, tout son meurt.




















































Tu vas lentement vers la cuisine car c'est de toutes pièces celles où sont déposées les armes. Tu n'as jamais autant regardé le plafond de ta propre maison. Qui est là ?




















































Tu poses ton pied sur la première marche de l'escalier et les pas cessent. Restent les cris étouffés dehors des enfants du voisin et dans ta poitrine le martèlement de ton cœur.




















































Un couloir, c'est le tien, qui mène à l'étage à toutes les chambres fermées. Un couteau dans la main tu progresses comme en jungle aux aguets.




















































Lentement toujours tu ouvres toutes les portes de toutes les pièces et constates comme il est impossible de n'y rien trouver. Pourtant. Tu descends.




















































Tu as dû t'assoupir et rêver, imaginé peut-être les pas et fait des cris dehors des enfants ceux des tiens peut-être. C'est ce que tu penses en reprenant ta bière.




















































Ce qui est normal, tu penses, peut soudain ne plus l'être. Les objets, les sons, le cadre de l'ici qui s'efface dans sa seule qualité de n'être pas ailleurs. Soudain se rompre.




















































L'après-midi s'étire, le temps se dilate, vieux tricot distendu sur la manche du réel, mais aucun repos pourtant ne te vient. Ce qui s'est produit plus tôt ronge le calme du tantôt.




















































Dehors les bruits s'apaisent à mesure que meurt la lumière. La fin d'un jour hier encore ne portait pas avec elle ce fardeau noir chaque seconde plus lourd. Tu as gardé avec toi le couteau.




















































Avant toute chose vivante, le crépuscule existait déjà. Les galets inertes d'alors, penses-tu, craignaient-ils aussi cet instant rouge présageant la ténèbre qui rend tout possible ?




















































Tout est calme et les chiens sont couchés. Tu fumes près de la fenêtre en scrutant l'obscurité. L'éventualité que quelque chose se produise t'empêche de réaliser qu'il ne se passe rien.




















































Tu t'enfonces dans ton fauteuil et son craquement te dérange car il t'empêche de correctement entendre le silence et le bruit inquiétant qui pourrait retentir.




















































Chaque son anodin te pénètre et grandit en toi, prend des formes et des sens qu'aucune raison ne tempère. Sans discontinuer, tu produis ta propre peur.




















































Dans ton four à micro-ondes, une barquette individuelle tourne sur elle-même tandis que les molécules du poulet basquaise vibrent à l'intérieur.




















































Ton cœur soudain se serre car on frappe à ta porte et que "on" n'est personne, celui-là même qui jamais ne frappe à ta porte, encore moins à cette heure.




















































C'est idiot, penses-tu, de prendre avec toi le couteau quand derrière cette porte attend sans nul doute rien qui en mérite la lame. Le micro-ondes sonne, tu sursautes et te coupes.




















































Essayez, dit le voisin, de ne pas laisser courir votre chien, pendant que tu suces ton doigt pour stopper la bénigne hémorragie. Il y a des enfants dehors, conclut-il avant de partir.




















































La porte se referme et clôt l'intérieur qui est chez toi et t'y enferme. C'est ça que tu ressens en faisant grincer dans ta tête ces mots que tu n'as pas dit : mais je n'ai pas de chien.




















































Et un gros encore moins. Un chien aussi gros surtout, a dit aussi le voisin dont vraiment tu ignores pourquoi il s'imagine que cette grosse bête t'appartiendrait.




















































De retour dans la cuisine tu sors la barquette du four et grommelles quand on cogne à nouveau à ta porte. Tu poses la barquette, retournes à la porte et t'apprête à. Tout près de toi, on grogne.




















































La coupure pas si profonde continue de couler, le sang de ton doigt dans ta bouche, toujours dans ta main le couteau. Pétrifié ta main libre suspendue au dessus de la poignée.




















































Quelque chose juste derrière la porte fermée, quelque chose grogne dehors animal, gronde comme un fauve et sûrement pas un chien, même gros.




















































Tu restes immobile sans savoir si c'est la peur qui te paralyse ou le désir vital de ne pas faire de bruit. Tu viens de pénétrer dans l'état de celui qui ne sait plus s'il choisit vraiment.




















































La bête, le chien, autre chose, derrière, grogne et renifle, tu l'entends. Pourquoi ne pas bouger puisqu'elle te sent ? Tu recules lentement, éteins toute lumière.




















































Un crissement craque sur le bois de la porte et le bruit dessine en toi la puissance de la griffe qui a pu le produire. Tu pourrais pisser sur toi.




















































Tu es debout dans le noir au milieu du salon et tu peines à respirer quand une ombre massive fait le tour de chez toi d'un pas lourd, pelage obsidienne dont tu ne vois que le dos puissant.




















































A quelle hauteur sont ces fenêtres, tu penses. Plus hautes que tes hanches. Et quelle bête de ce monde élève son garrot noir aussi haut ? Elle s'arrête et lève la tête.




















































En contre-jour orangé tu distingues alors le crâne épais, les dents immenses desquelles coule de la bave, silhouette canine monstrueuse et l'œil, l'œil, rouge, brillant, rubis posé sur toi.




















































Ici c'est chez toi, tu te répètes encore. Et rien chez toi ne peut t'arriver. La porte est fermée et tu es en sécurité. Dans ta bouche encore le sang de ton doigt blessé.




















































Elle te fixe un instant, crois-tu, puis se remet en marche et disparaît derrière le mur. Si tu t'approchais de la fenêtre, peut-être saurais-tu si elle part loin d'ici. Mais tu ne le fais pas.




















































Le choix du quiconque confronté au spécial se résout bien plus vite quand quiconque est quelqu'un d'autre que toi. Ta vessie menace d'exploser.




















































Tu essaies d'accomplir le voyage qui te mène aux toilettes avec la même nonchalance que n'importe quel autre soir. Chasser l'extraordinaire à balles de réel.




















































Tu n'oses pas derrière toi fermer la porte des toilettes et même l'extase du soulagement physique ne peut estomper le tremblement de tout ton corps.




















































En urinant tes pensées filent si vite que tu peux à peine les lire. La civilisation en toi tente de nettoyer les gerbes animales qui t'ont éclaboussé.




















































Mais tes muscles à nouveau se contractent, ton jet d'urine dans la cuvette stoppe, quand une vision finit par s'imposer. Pas ici dans les toilettes. Ailleurs, dans la maison.




















































Dans ta tête tu entends la voix de ta femme qui te reproche encore d'avoir oublié la porte de derrière. Tu l'imagines ouverte avant d'en être certain maintenant que tu es devant.




















































Sur le carrelage de la terre en traces larges et de l'herbe arrachée à ton jardin, empreintes qui traversent ta cuisine et vont vers ton salon et qui sais où ensuite ?




















































La barquette renversée de poulet basquaise fait sur le sol comme un impact sanguinolent dans le corps de ton logis.




















































Ta tête ne bouge pas mais tes yeux se lèvent car résonnent à nouveau à l'étage ces lourds pas que tu reconnais. Elle est dans ta maison. Peut-être y était-elle depuis longtemps.




















































La porte de devant est verrouillée et celle de derrière le sera quand tu l'auras fermée derrière toi en partant. Car il faut que tu partes. Avec ou sans panique.




















































Mais avant, tu dois donner l'alerte. Prévenir le monde vrai que l'impossible est en marche. Les fils mordus sectionnés du téléphone ont tué sa tonalité. Tu fuis.




















































Tu cours dans la nuit et laisses derrière toi cette maison qui n'est plus la tienne. Non loin, tu le sais, il y a une cabine téléphonique d'où tu pourras invoquer le réel.




















































De chaque côté de toi les demeures identiques de tes voisins semblent des forteresses de granite dévorées de lave lumineuse qui coule de leurs fenêtres.




















































Seul et essoufflé tu composes le numéro d'urgence et essaies de trouver un mot qui ne te fasse pas passer pour un fou. Un fauve, tu dis. Probablement échappé.




















































A la fin de l'appel, tu te laisses tomber assis sur le trottoir. Ta tâche accomplie, le rationnel ne devrait plus tarder. Il te saisira et te logera dans un compartiment strict de la réalité.




















































Tu décides que tu t'approcheras dans quelques minutes seulement, pour guider les forces de l'ordre armées. Toujours dans ta main le couteau et ton sang dans la bouche, tu remarques.




















































Tu aurais aimé fumer une cigarette maintenant en regardant la lune monter et te demandant quelle heure de la soirée il peut être. Ta femme et tes enfants seront bientôt à la maison.




















































Tu écarquilles les yeux, bondis sur tes jambes et cours aussi vite que tu peux. S'ils étaient déjà rentrés, tu penses. S'ils étaient tombés sur elle. Si elle était tombée sur eux.




















































A une dizaine de mètres de chez toi tu distingues un détail qui dessine une hypothèse. Mais chaque pas te rapproche du moment où ce doute explosera. Ta porte est grande ouverte.




















































Tu traverses l'allée de gravillons blancs sans savoir à quelle vitesse tu dois mener ton pas. L'envie de leur venir en aide contre la crainte de lui faire face à nouveau. Elle ou eux.




















































Ton existence entière s'enlise dans un poisseux ralenti alors que le chambranle ouvre devant toi sa gueule béante et te happe.




















































Sur le tapis de l'entrée, tu reconnais un motif tigré familier, une chaussette, celle de ton fils, déchirée comme les autres éléments de la piste erratique que tu te mets à suivre.




















































Doigts, bras, soutien-gorge, jean, chaussures, cuisses, chair, cheveux, baignant dans le miroir écarlate de sang chaud qui recouvre le carrelage blanc de ton salon.




















































Et au centre de chez toi, tu la vois, poil d'ébène humide, lapant rassasiée la mare du sang de ta femme et de tes enfants. Le couteau dans ta main.




















































Quand elle relève la tête, elle est presque aussi grande que toi, monstre noir de toutes les mythologies. Du sang dans ta bouche. Dans la sienne celui.




















































En disparaissant, la peur de mourir emporte avec elle la pénombre qui masque les détails de la peur. Pour la première fois, elle t'apparaît tout entière.




















































Ses crocs géants d'ivoire souillée se posent sur des babines déchirées de chair qui elle-aussi semble coupante, ses pattes terminées de griffes comme des sabres épais.




















































Tu entends les basses lugubres de sa gorge faisant trembler tout ton corps à l'unisson de ce difforme ronronnement.




















































Au moindre de ses mouvements, le dessin de son pelage se tord et révèle la noueuse puissance de ses muscles comme un bois souple bandé dont la torsion présage le pire.




















































Et son œil, son œil rond immobile au fond duquel une braise se consume sans réduire, regard neutre animal dont l'absence d'émotion se lit comme une haine.




















































Les héros jamais ne prennent le temps de penser qu'il est temps d'en devenir. Mais quel courage à charger quand plus rien n'est à perdre ? Tu cours hurlant couteau brandi vers elle.




















































D'un coup de patte nonchalant elle te plaque sur le sol avant que tu aies pu la toucher. Le choc de ta tête contre le sol fait gicler le sang et tes yeux se ferment.




















































Tu ne sais pas combien de temps tu es resté inconscient. Tu te redresses, réunis des lambeaux de mémoire. Trempé, poisseux, le couteau dans ta main, le goût du sang dans ta bouche. Seul.




















































Une sirène retentit dehors. Le flash bleu intermittent d'un gyrophare. Le réel enfin. Les raisons, les causes, les explications, les voilà en fourgon. Tu vas tout savoir et tout comprendre.




















































Tu dégoulines au milieu de ton salon, couteau à la main, sang dans la bouche et partout ailleurs, trônes au milieu des membres déchiquetés des membres déchiquetés de ta propre famille.




















































Tu visualises mentalement ce tableau dont tu es le personnage central, ce que les forces de l'ordre verront quand elles entreront dans ta maison.




















































Peut-être qu'ils pourraient croire qu'une créature impossible s'en est prise à toi, t'a tué femme et enfants pour te laisser indemne dans leurs entrailles ravagées.




















































Tu entends les pas des policiers qui s'enfoncent dans les gravillons blancs de ton allée. Tu te lèves et fixes ton reflet dans le miroir sur le mur. Ton œil. Rond. Neutre. Rouge.




















































Tu sors prestement par la porte de derrière et traverses ton jardin en direction d'une rue parallèle. Dans ta maison les cris horrifiés des policiers.




















































Tu pourrais leur parler, les confronter comme plus tôt tu as confronté la bête. Et tu penses aussi que devant un fauve, il n'est jamais judicieux de s'enfuir.




















































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